La fine ligne entre affirmation et chicane
L’image se voulait forte : dans sa propre maison, le premier ministre du Québec ne doit pas être réduit à servir les crevettes cocktail. On avait très bien compris sans qu’il soit nécessaire de ressusciter les « porteurs d’eau », même si l’idée est la même.
Paul St-Pierre Plamondon savait très bien qu’il faisait vibrer une corde sensible en s’indignant du rôle de figuration auquel Ottawa entend le confiner au Sommet Canada-Union européenne (UE) qui se tient à Montréal ces deux prochains jours, de la même façon qu’il était indigné de devoir prêter serment au roi.
S’il y a un point sur lequel les Québécois s’entendent, qu’ils soient souverainistes, fédéralistes ou autonomistes, c’est que « le Québec est, aujourd’hui et pour toujours, une société distincte », comme disait Robert Bourassa, peu importe ce que peuvent dire la Constitution ou le protocole.
Mark Carney est tout sauf un idiot, mais le discours qu’il avait prononcé à la Citadelle de Québec en janvier dernier, dans lequel il a voulu voir dans la Conquête le point de départ d’un « partenariat » entre les vainqueurs et les vaincus de 1759, démontre qu’il n’a pas saisi à quel point les perceptions sont différentes selon qu’on fait partie de l’une ou l’autre des deux « solitudes ». À moins qu’il n’en ait rien à cirer. Ou qu’il craigne la réaction du Canada anglais.
Les Albertains se fichaient probablement que Danielle Smith souhaite ou non la bienvenue aux participants à la réunion du G7 à Kananaskis, en juin 2025, pas plus que les Ontariens tenaient à ce que Doug Ford se donne en spectacle au Sommet canadien sur l’investissement, qui s’est tenu à Toronto à mi-septembre. Ils accepteraient cependant très mal que le premier ministre du Québec bénéficie d’un traitement de faveur.
Du haut de sa superbe, Mélanie Joly peut bien clamer que la géopolitique est l’apanage du fédéral, les Québécois estiment généralement que leur gouvernement doit pouvoir faire entendre sa voix quand les intérêts du Québec sont en cause, tout en acceptant qu’Ottawa ait le dernier mot tant qu’ils décideront de demeurer au sein de la fédération.
Même Charles Milliard aurait voulu parler au sommet Canada-UE s’il avait été premier ministre, c’est dire ! Bien entendu, il ne considère le refus d’Ottawa comme une raison suffisante pour bouder l’événement. Depuis des décennies, se faire envoyer paître a plutôt pour effet d’inciter le Parti libéral du Québec à tendre l’autre joue.
L’indignation est cependant une denrée précieuse qu’il ne faut pas gaspiller. La ligne est fine entre défendre le droit du Québec de faire valoir sa spécificité et donner l’impression de chercher la chicane pour mousser le projet indépendantiste. Personne ne s’attendait à une idylle avec Ottawa, mais il aura fallu moins d’une semaine après l’installation du gouvernement péquiste avant que les hostilités soient déclenchées.
On a surtout retenu du livre bleu du Parti québécois les chapitres qui décrivent les modalités de l’accession à l’indépendance, mais les trois premiers visent essentiellement à rappeler comment l’appartenance au Canada a toujours constitué un obstacle à la réalisation des aspirations des Québécois malgré toutes les occasions qu’il a eues de démontrer le contraire. Rien ne vaut cependant une démonstration en temps réel.
Bon prince, M. St-Pierre Plamondon a donné à son homologue fédéral une chance de revenir sur son refus initial. Il s’agit d’une situation gagnant-gagnant pour le premier ministre péquiste : si M. Carney s’obstine, il y verra la preuve que le fédéralisme constitue bel et bien un carcan ; s’il se ravise, il se vantera de l’avoir fait plier.
On n’en est encore qu’aux préliminaires. En deux jours, le sommet de Montréal ne pourra qu’esquisser en termes très généraux les contours d’une éventuelle « alliance de l’avenir » entre le Canada et l’UE. Il faudra des mois, voire des années, avant qu’elle rentre en vigueur.
Un vent de « carneymanie » souffle présentement sur l’Europe, qui a découvert avec ravissement en lui un champion pour s’opposer à Donald Trump. Chaque fois qu’ils se rencontrent, le premier ministre canadien et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, roucoulent comme deux tourtereaux. Les dirigeants de l’UE n’ont sûrement pas envie d’indisposer ce sauveur pour faire une fleur au Québec.
La réalité finira cependant par s’imposer. C’est à la demande expresse de l’UE que des représentants des provinces canadiennes, non seulement du Québec, ont été intégrés à la délégation canadienne lors des négociations de son accord de libre-échange avec Canada, qui ont duré cinq ans, de 2009 à 2014. Les Européens étaient parfaitement conscients que des pans entiers de l’accord, notamment sur les marchés publics et la mobilité de la main-d’œuvre, ne seraient pas applicables sans leur concours, qui sera encore plus nécessaire si l’intégration des deux économies est poussée plus loin.
Comme dans le cas du serment au roi, les partis d’opposition n’ont pas d’autre choix que d’emboîter le pas, que cela leur plaise ou non. En 2002, l’Assemblée nationale a adopté à l’unanimité une motion qui rend son approbation obligatoire pour tout accord international touchant ses champs de compétence. Encore faut-il avoir été consulté.
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