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Wednesday, October 28, 2026

La paperasse élevée au rang d’art

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Je suis une artiste interdisciplinaire. J’œuvre entre les disciplines, quelque part entre le mot, la terre et le pinceau — quelque part dans les craques qui se creusent aux limites de ma vie personnelle, de mon emploi et des aléas de la vie. J’ai peint, sculpté, chanté, écrit et, maintenant, je navigue dans la paperasse.

Je suis artiste du e-mail lancé comme une bouteille à la mer, artisane de l’élocution politique, maniant avec dextérité la pièce jointe et le « CC ». Je performe dans la balance parfaite du s’il-vous-plaît-aidez-moi, en unisson avec mon ambition de rendre le travail d’artiste visible, valorisé et recentralisé ailleurs que dans les marges de la société.

Ailleurs que dans les notes de bas de page d’un contrat de promoteur qui n’en a rien à faire de louer des locaux d’artistes à un prix modique — mais qui a bien intérêt à nous inclure dans son projet pour créer l’illusion de préserver les qualités d’un quartier jadis foisonnant de créativité qu’il défigure petit à petit, pour bien paraître aux yeux de l’arrondissement qu’il tente d’amadouer afin d’obtenir une dérogation lui permettant de construire une énième tour de condos.

Si seulement je pouvais, moi aussi, facturer un loyer à mes propriétaires, pour la place qu’ils occupent dans ma tête sans frais depuis juin dernier. Hélas, je ne suis qu’une sous-locataire absente d’un bail commercial mensuel, comme le sont la majorité des artistes dans la vieille bâtisse industrielle que nous occupons. En avril prochain, plus d’une centaine d’entre nous seront touchés par la démolition prévue de nos espaces.

C’est depuis cette annonce tout en subtilité — quelques papiers glissés sous nos portes, sans appel formel ni grand bruit — que je suis artiste de la paperasse. Je tente de mon mieux de rallier les troupes, de sonder toutes sortes de professionnels dont l’expérience pourrait être pertinente pour nous aider : avocats, journalistes, organismes à but non lucratif, organisations artistiques, architectes, politiciens. Leur savoir, pris à la carte, çà et là, chemine tranquillement pour former une solution qui permettra à la communauté artistique de résister à son éradication, prenant la forme de négociations entre la mairie d’Outremont, l’alliance formée par le promoteur Mondev et la société immobilière Hillpark, et nous, les artistes.

Une énième tour de condos. Écoutez ces mots résonner entre les murs vides des 25 000 appartements inhabités et intentionnellement gardés vides par des propriétaires avares qui cherchent des raisons d’obtenir des déductions d’impôt, préférant regarder leur fortune s’empiler dans leurs comptes en banque plutôt que de faire preuve ne serait-ce que d’une once d’ambition ou d’humanité. Une énième tour de condos, comme pour se faire croire que le problème n’est pas dans le système qui permet aux promoteurs et à des compagnies privées de s’enrichir, s’enrichir, s’enrichir, tandis qu’ils déciment des écosystèmes de quartier, perturbent des communautés, en ne faisant que creuser le gouffre qui mènera la Montréal qu’on aime à sa perte.

On parle déjà beaucoup de la précarité de la vie d’artiste. En juillet, la directrice générale de la Fondation des artistes, Hélène Côté, a publié dans Le Devoir une lettre mettant en lumière l’importance du développement d’un filet social pour les travailleurs culturels ainsi que la quantité prodigieuse de paperasse avec laquelle les artistes doivent jongler. Une protection est nécessaire pour garder en vie ceux qui contribuent au rayonnement de notre culture. Malheureusement, les artistes ont également besoin de lieux où créer, et ces endroits doivent eux aussi être préservés. C’est une mission que je m’efforce à accomplir, maintenant, grâce à la relocalisation de ma créativité dans la bureaucratie.

Je ne suis pas la seule à troquer mes moyens d’expression traditionnels pour me concentrer sur un enjeu sociétal qui, petit à petit, deviendra mon espace de création. J’observe ce phénomène autour de moi, dans ma communauté. Je pense d’une part à Everly Lux, dont le projet musical s’est vu éclipsé par l’écriture du poignant Entité démoniaque. Récit de celle qui lutte pour son toit (Désordre, 2026), lequel est centré autour des incongruités engendrées par la lutte nécessaire d’une locataire pour le maintien de son logement, des injustices du système capitaliste, du fossé qui se crée entre les classes sociales.

Je pense aussi à Mimi Haddam, dont le récent Bleu désordre. Une éthique des veilleuses (Noroît, 2026) naît d’un amalgame de poésie, d’enquête clinique et de pensée critique à la suite des déboires de l’autrice dans notre système de santé. La fragmentation de l’humain entre les papiers des médecins, l’humain déshumanisé, les douleurs qui se créent à travers des réflexes systémiques. Ces deux autrices, comme moi et sans doute beaucoup d’autres, n’ont plus d’autres solutions que de devenir artistes de la paperasse.

Une énième tour de condos. Une énième lutte menée par des artistes tenant mordicus à survivre. Qu’est-ce que ça révèle sur notre société quand l’art qu’elle inspire se crée à partir de ses dédales systémiques ? quand il n’y a plus de place pour créer ailleurs que dans les failles de la bureaucratie ou sous l’oppression capitaliste ? qu’on doive, comme artistes souhaitant continuer de créer, troquer nos disciplines d’origine et transformer notre pratique pour devenir artistes de la paperasse ? Ce sont des questions qui sont symptomatiques d’une crise déjà bien entamée.

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