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Saturday, October 31, 2026

Être gay en Russie : "Il faut se battre pour la vérité" (Belgodyssée 2026)

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Jeudi soir, le bar queer The Agenda est bondé. Un drag show anime la soirée, en plein centre de Bruxelles. Les performances se succèdent et la salle vibre. Un jeune homme aux airs timides monte sur scène pour participer à un battle de lipsync lancé par la maîtresse de cérémonie.

À la clé : un cocktail gratuit. Les premières notes rock de So What, de Pink, retentissent. Une épaule bouge, puis l’autre. Les bras suivent. Les gestes gagnent en assurance et en ampleur. Le sourire arrive après le reste du corps. Peu à peu, il se lâche, tandis que les voix du public s’unissent pour l’encourager.

Il s’appelle Gorr. Il a 21 ans. Il a fui la Russie et est arrivé en Belgique il y a quelques mois. Quelques heures plus tôt, alors que le bar est encore calme et vide, il racontait son histoire.

"Grandir en Russie m’a appris à n’avoir peur de rien"

Quand Gorr évoque son départ de Russie, il ne semble pas mélancolique. Son poing tombe dans la paume de sa main. :
" J’ai quitté la Russie parce que ma maman réalise des documentaires politiques. Elle a documenté le recul des droits LGBT dans le pays et a décidé de dédier sa vie à la vérité. Pour cela, elle est un modèle de courage à mes yeux. Elle a tout sacrifié pour moi. "

Gorr semble avoir retenu cette leçon. À la mort de l’opposant russe Alexeï Navalny, des personnes se rassemblent pour déposer des fleurs en sa mémoire. Pour lui, ce geste est à la fois porteur d’espoir et source d’angoisse. " Ce moment était particulièrement beau, car il était partagé par une population qui s’oppose au régime. Mais il était aussi terrifiant. Dans ce pays, tu réalises que tu ne peux même pas déposer des fleurs sans subir de répression. "

Une amie de Gorr est arrêtée et la police se met à sa recherche. " Ils étaient habillés en civil et prenaient des photos des personnes présentes. Ils n’ont pas pu m’identifier parce que je portais un grand bonnet qui couvrait mes sourcils. "

La décision de partir se dessine dans ce climat de peur. Mais le combat de Gorr ne se limite pas à la possibilité de critiquer le pouvoir : il concerne aussi celle de vivre ouvertement son homosexualité.

Être gay en Russie : une vérité à défendre

En Belgique, l’homosexualité de Gorr fait partie de son identité sans la résumer. En Russie, elle occupait une place bien plus importante dans son quotidien. " Ici, mon orientation sexuelle fait partie de ma personne, au même titre que la couleur de mes yeux ou de mes cheveux. C’est un élément de ce que je suis, mais pas l’entièreté de ce que je suis. En Russie, ça prenait beaucoup plus de place. Tu dois réfléchir à qui tu peux le dire, si la situation est appropriée, à ce que tu devrais porter, etc. "

Aujourd’hui, Gorr est fier d’avoir osé s’affirmer malgré les risques. Pour lui, il ne s’agit pas seulement de pouvoir être soi-même, mais aussi de refuser de se taire. " Je suis fier d’avoir eu ce courage, particulièrement sur les questions gays. Rien n’est effrayant en ce monde et il faut se battre pour la vérité à tout prix. Parfois, on a peur de faire des vagues, que ça ne soit pas le bon moment, de perdre son job, mais il n’y a rien qui pourra réellement se briser si c’est fait dans l’intérêt de la vérité. "

Pour Gorr, la vérité ne se défend pas uniquement par les mots : elle se joue aussi dans la manière d’habiter son corps. © Gordeyqa

Se cacher pour être soi-même

Entre deux gorgées d’eau, Gorr rit en évoquant ce qu’il qualifie lui-même de courage " un peu irrationnel ". À 18 ans, il se rendait dans le sous-sol d’un Barbershop pour se maquiller et se transformer en drag avec ses ami·es. Une fois prêts, il fallait pourtant repasser devant tous les hommes présents pour rejoindre la rue. " C’est la météo russe qui m’a sauvé. Je pouvais m’emmitoufler dans un gros manteau et me cacher dans le taxi. "

L’anecdote fait sourire, mais elle dit aussi ce que signifie devoir dissimuler une partie de soi. Pour Gorr, le drag russe est une forme de résistance. Dans un contexte où l’expression des identités queer comporte des risques, monter sur scène devient bien plus qu’une performance artistique. " Le contexte dans lequel existe cet art est tellement risqué que chaque performance est un message politique à lui tout seul. Le drag est un art qui peut aussi guérir les traumatismes de ces artistes, c’est le moyen de fuir la réalité. "

Gorr regarde autour de lui et désigne les grandes baies vitrées du bar qui donnent sur une rue très fréquentée. " Regardez ici. Vous ne devez pas vous cacher et n’importe qui peut entrer et profiter de sa soirée. Je ne dis pas que le cheminement queer en Belgique est forcément facile, mais le drag est plus intégré à la culture mainstream. "

Bruxelles, et puis c’est tout

Pour finir, Gorr préfère laisser la gravité de côté et évoquer ce qui lui plaît en Belgique. " J’aime beaucoup la Belgique pour son côté sérieux et à la fois pas sérieux : vous êtes fiers de vos frites, de vos gaufres, vous avez les Schtroumpfs. Et à côté de ça, les institutions européennes et le centre de la vie de l’Union européenne. "

Gorr ne s’imagine plus vivre ailleurs qu’à Bruxelles. Il s’y voit dans un bel appartement, entouré de sa famille. Au plus proche de lui-même et de ses valeurs.

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