«La meilleure façon, c’est par accident»: attraper l’ordinaire avant qu’il ne disparaisse
Il manque une image au premier film de Noémie D. Leclerc. Une image qu’elle aurait voulu avoir et qu’elle ne pourra jamais tourner. Après la mort de Joe, son beau-père, la cinéaste replonge dans ses archives vidéo et constate qu’elle a filmé les gens autour d’elle pendant des années, mais jamais celui qui occupait pourtant une place immense dans sa vie. Il n’existe de lui qu’une image captée par accident.
De cette absence est né La meilleure façon, c’est par accident, un premier long métrage habillé d’une musique originale de son partenaire de vie et de création, Hubert Lenoir.
Le film profondément personnel et forcément autobiographique cherche moins à raconter une vie qu’à retenir quelque chose de celles qui passent. « C’est vraiment un souhait d’essayer de rendre les gens que j’aime immortels », explique la cinéaste. « C’est une pulsion de dire : je ne veux jamais que mon grand-père meure, je ne veux jamais que ma mère meure. Ce film-là, c’est un cadeau que je me suis fait à moi-même. » Une éternité de chacun d’entre eux.
La meilleure façon, c’est par accident prend racine dans un regret : celui de ne pas avoir filmé Joe lorsqu’il était encore là. Mais plutôt que d’en faire une conclusion, Noémie D. Leclerc a choisi d’en faire un commencement. « J’ai compris avec le film que n’importe quel regret peut se transformer en une belle occasion de se reprendre, lance-t-elle. Il ne faut pas nécessairement accepter ça comme la conclusion de quelque chose. Il y a tout le temps une autre décision à prendre. » L’absence d’images de Joe lui aura ainsi permis de comprendre, avant qu’il soit trop tard, l’importance de filmer ceux qui sont encore là. « N’importe quel regret, je pense, peut se transformer en un grand cadeau de la vie, explique Noémie. C’est peut-être le plus beau cadeau que Joe m’a fait. »
Les personnages brillent de vie et de vérité. Marcel, Eli, Gala, Carole, Maxence et les autres peuvent sembler, au départ, appartenir à des univers qui n’ont rien à voir les uns avec les autres. Pour Noémie D. Leclerc, ils sont pourtant liés. « Ils sont tous un petit peu une facette de ma personnalité », dit-elle. Tony la ramène notamment au milieu ouvrier dont elle est issue. Chez Carole, c’est la fibre artistique et la relation avec son père qui la touchent. Maxence, lui, incarne une question qui continue de l’habiter : celle des chemins qu’on choisit ou qu’on ne choisit pas. « Je me demande encore à ce jour si je fais la bonne chose dans la vie, dit-elle. J’étais bonne à l’école et ma mère voulait que je sois médecin, parce que j’aurais été la première de ma famille à aller à l’université. Est-ce que j’aurais dû ? »
Laisser la vie entrer par la porte
Le film ne semble pourtant jamais vouloir apporter une réponse définitive à toutes les questions posées. « Je n’ai pas tant de mérite au-delà de juste avoir vraiment eu l’humilité de laisser la vie rentrer puis laisser le film faire son travail », soutient Noémie. Après des projections secrètes organisées pendant l’été, le film a été présenté au Festival de cinéma de la ville de Québec. Le film y a également reçu deux prix. Une reconnaissance que Noémie D. Leclerc n’avait pas anticipée, tant elle avait l’impression de prendre des décisions qui ne correspondaient ni aux recettes d’un succès commercial ni à celles d’un film pensé pour les festivals.
Hubert Lenoir est présent dès le départ. Sur une grande partie des tournages, il capte le son et commence déjà à entendre ce que pourrait devenir la musique.
Le compositeur poursuit avec le film une technique qu’il appelle la « musique directe » : plutôt que d’imposer une trame musicale aux images après coup, il puise notamment dans les sons recueillis sur les lieux mêmes du tournage. La frontière entre la conception sonore et la composition devient ainsi volontairement poreuse. « J’avais cette idée de faire de la musique documentaire dans un documentaire », explique-t-il. Sa proximité avec toutes les étapes de réalisation lui permet de composer au contact même de ce qui se déroule devant la caméra.
Il a l’impression que l’art, comme la musique de ce film, se présente à lui sans que le processus ne devienne difficile. « Les mélodies puis les histoires, c’est comme si tout était là dans l’air, puis il suffit juste de les dénicher quelque part, dit-il. Je suis vraiment juste comme une courroie, puis une antenne. »
Filmer un mercredi matin
Noémie D. Leclerc ne souhaite pas seulement que les spectateurs soient émus par ce qu’elle a elle-même conservé. Elle aimerait qu’ils commencent à filmer. « Le plus beau cadeau qu’on pourrait me faire, ce serait juste de documenter la vie de tous les jours. Un mercredi matin normal plutôt que des feux d’artifice », explique l’artiste. Elle évoque une chambre en désordre au sortir de la douche. Le visage d’une mère lorsqu’elle ouvre la porte de la chambre de son enfant. Le son de la voix d’un grand-père au téléphone. Un Kraft Dinner mangé un soir quelconque. Toutes ces choses trop banales.
Ces images n’acquièrent souvent leur valeur que lorsqu’elles deviennent impossibles à reproduire. La meilleure façon, c’est par accident est une invitation à regarder ce qui se trouve devant soi avant que le quotidien ne devienne un souvenir. Faire de l’ordinaire une archive, avant de découvrir qu’il était extraordinaire. « J’espère que le film invite tout le monde à faire sa propre version de lui, dit Noémie D. Leclerc. Ce serait mon rêve ultime : qu’il y en ait plein d’autres. »
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