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Tuesday, October 6, 2026

Le Canada tarde à s’attaquer aux menaces qui pèsent sur le rorqual bleu

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Le soleil est déjà haut dans le ciel et les eaux de l’estuaire du Saint-Laurent sont particulièrement paisibles au moment où Le Devoir quitte le quai de Matane à bord d’une embarcation pilotée par René Roy, collaborateur de longue date de la Station de recherche des îles Mingan (MICS), une organisation pionnière dans l’étude du rorqual bleu, le plus gros animal ayant jamais vécu sur notre planète.

Même si on associe généralement la présence des baleines au Québec à Tadoussac et à la Côte-Nord, la région maritime située au large de la ville de Matane, mais aussi le long de la péninsule gaspésienne, constitue un habitat très fréquenté par différentes espèces. C’est le cas d’un géant qui peut dépasser les 20 mètres de longueur, pour un poids qui peut atteindre près de 100 tonnes : le rorqual bleu.

Ce matin-là, René Roy décide de longer la côte, visible au loin, afin de tenter de repérer le souffle puissant de cette baleine, qui s’élève haut dans les airs lorsqu’elle vient respirer en surface à plusieurs reprises avant de repartir en plongée, à la recherche de krill, une minuscule crevette qui constitue l’essentiel de son alimentation.

Par chance, deux rorquals bleus sont rapidement repérés avec leur patron de coloration mariant le bleuté et le gris. René Roy approche le bateau de l’un, puis de l’autre, chacun de ces animaux massifs mesurant possiblement trois fois la longueur de l’embarcation. Ceux-ci sont photographiés afin d’être identifiés, une étape cruciale du programme de recherche piloté par la MICS depuis plus de 40 ans. Ce suivi permet de documenter les observations et les habitats fréquentés dans l’estuaire et le golfe.

Il s’agit de deux individus déjà répertoriés de cette « population l’Atlantique-nord-ouest », selon la désignation utilisée par le gouvernement fédéral, qui l’a classée « en voie de disparition » en 2005. C’est le statut le plus critique de la Loi sur les espèces en péril. Il faut dire que, selon Pêches et Océans Canada (MPO), cette population ne compterait pas plus de 250 adultes en âge de se reproduire.

On connaît peu de choses des deux seuls rorquals bleus observés cette journée-là. On ignore leur âge et leur sexe. René Roy a toutefois déjà observé celui qui porte le numéro « B476 » à plusieurs reprises depuis 2011, ainsi que celui désigné comme étant « B505 », qui a déjà été vu dans le golfe, mais aussi en 2015 près de l’île de Sable, au large de la Nouvelle-Écosse.

Fondateur du MICS et pionnier de la recherche sur le rorqual bleu, Richard Sears ne s’étonne pas de la présence des rorquals bleus observés à bord du bateau du collaborateur du groupe de recherche. Il n’est pas non plus surpris que ce soit des individus déjà connus, puisque rien n’indique que la population aurait augmenté au fil des ans, contrairement à d’autres espèces qui ont rebondi depuis l’arrêt de la chasse commerciale, comme la baleine à bosse.

Les chercheurs observent donc le plus souvent de « vieux » rorquals qui fréquentent le Saint-Laurent depuis des décennies, comme Chameau, une femelle répertoriée depuis 1991, ou encore Crinkle, connue depuis 1982. C’est le cas aussi de Jaw-Breaker, une femelle observée régulièrement depuis 1991 et qui a été vue avec des veaux (les petits du rorqual), un phénomène rarissime dans le Saint-Laurent.

« On a vu à peine 37 veaux au fil des décennies, alors que, dans le cadre des travaux scientifiques dans la région des Açores [au Portugal], on voit régulièrement trois ou quatre veaux de rorquals bleus chaque année », souligne Richard Sears.

Menaces

S’il cherche encore les raisons de cet apparent faible succès reproducteur, il déplore sans hésiter un manque de volonté de s’attaquer aux menaces qui pèsent sur l’espèce dans l’estuaire et le golfe, dont les empêtrements dans les engins de pêche, les collisions avec les navires commerciaux, la pollution sonore et les perturbations dans l’écosystème, notamment celles liées à la crise climatique.

M. Sears se désole d’ailleurs de l’absence de protection stricte des habitats marins d’alimentation, même si le géant est inscrit comme étant « en voie de disparition » depuis maintenant 21 ans. « Ce sont des animaux qui bougent très rapidement et parcourent de très grandes distances. Il faudrait donc penser à la protection du Saint-Laurent comme un tout, sinon on fait des portions de parcs marins, un peu comme on met des patchs sur les routes de Montréal », souligne-t-il.

Malgré le fait que le rorqual bleu est protégé par la Loi sur les espèces en péril, le gouvernement fédéral n’a toujours pas défini et protégé l’« habitat essentiel » à la survie de l’espèce, contrairement au béluga. Le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent a été créé en 1998 pour ce cétacé blanc et il sera agrandi pour couvrir tout son habitat essentiel estival. Ce territoire est soumis à des règles strictes sur la navigation et les activités permises, en plus de bénéficier d’une surveillance constante afin de protéger le béluga.

Dans une réponse écrite aux questions du Devoir, MPO dit travailler à « déterminer l’habitat essentiel du rorqual bleu en s’appuyant sur les données scientifiques les plus récentes et les plus robustes disponibles. Comme l’espèce est rare, très mobile et répartie à grande échelle dans l’Atlantique Nord, l’acquisition des données nécessaires à l’identification de son habitat essentiel au Canada est une entreprise importante qui nécessite du temps, de l’expertise et des recherches approfondies ».

Sur la page détaillant le « plan d’action » pour le rorqual bleu, le gouvernement fédéral recense toutefois les « principales menaces », soit toutes celles nommées par Richard Sears. MPO a d’ailleurs inscrit la liste des obstacles à la survie et au rétablissement de l’espèce dans un « programme de rétablissement », et ce, en 2009.

Le fédéral admet aussi qu’il « ignore actuellement l’effectif de la population », tout en précisant que l’objectif à long terme est d’atteindre un total de 1000 individus en âge de se reproduire. Pour l’atteindre, le ministère responsable de la protection de l’espèce indique qu’il doit notamment protéger l’habitat essentiel et s’attaquer aux menaces qui pèsent sur lui.

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