Une mauvaise surprise qui aurait pu passer inaperçue pour certains parents : l’air de rien, la rentrée scolaire leur a coûté 50 à 100 euros plus cher…


Journaliste à la rédaction Générale
Suivre Sudinfo sur GoogleLa rentrée scolaire n’est pas le moment le moins indolore de l’année pour le portefeuille des parents, que l’on parle de gratuité des fournitures scolaires ou pas. Il semble que cette année, l’addition a été plus salée pour certains. Pour les parents qui ont un enfant en première secondaire, par exemple.
Le fameux tronc commun, parcours d’apprentissage pluridisciplinaire et renforcé, est arrivé en première secondaire à la fin août. Avec les nouveaux référentiels, des modifications de la grille horaire et quelques nouveaux cours, mettant, par exemple, l’accent sur l’intégration d’outils numériques et techniques.
Beaucoup de changements
« Nous avons reçu les directives et les nouveaux programmes assez tardivement », confie Caroline, professeure de français (entre autres matières) et enseignante en secondaire dans une école d’Arlon. « Nous n’avons pas eu d’aménagement de notre horaire pour nous y acclimater. Il faut bien se rendre compte que cela a changé beaucoup de choses : les directives, les approches, les angles de vue ne sont plus les mêmes et j’ai pu carrément jeter mes anciens cours à la poubelle. Je devais tout réécrire. Vu le manque de temps, j’ai opté, à l’instar de 9 de mes 13 collègues profs de français, pour l’utilisation des manuels. »
« Beaucoup de choses ont changé : j’ai pu jeter mes anciens cours à la poubelle. Vu le manque de temps, j’ai opté, à l’instar de 9 de mes 13 collègues profs de français, pour l’utilisation des manuels. »
Un témoignage auquel fait écho la directrice de l’Institut Sainte-Anne, à Florenville, Emmanuelle Florent : « L’utilisation des manuels a un peu rassuré les enseignants face à ce nouveau défi, mais cela a un coût. Si je fais les comptes : on en est à 150, voire 200 € pour les parents si on utilise les manuels toute l’année ».
La directrice reconnaît que ce coût est normalement inférieur à cent euros, ce qui ferait donc une dépense supplémentaire comprise entre 50 et 100 € pour les parents des enfants entrés en secondaire fin août.
Plus de 200 €
Dans son enquête du mois d’août sur le coût de la rentrée scolaire, la Ligue des familles rapportait qu’un élève de secondaire (enseignement général) sur quatre dépensait plus de 204 € en livres ou manuels scolaires. « Si 16 % déclarent ne rien payer (parce qu’il n’y a pas de manuels demandés ou qu’ils sont mis gratuitement à disposition), ceux qui paient dépensent en moyenne 150 €, avec des disparités importantes : 25 % paient moins de 81 €, mais 25 % paient plus de 200 € ».

Rappelons que dans l’enseignement fondamental, il existe une interdiction de demander des frais de manuels et livres scolaires, ce qui n’est pas le cas en secondaire où l’école a la possibilité de demander des frais de prêt de livres scolaires. Dans les deux niveaux, une contribution facultative à des achats groupés gérés par l’école est permise.
« L’utilisation des manuels a un peu rassuré les enseignants face à ce nouveau défi, mais cela a un coût. On en est à 150, voire 200 € pour les parents si on utilise les manuels toute l’année »
« On a essayé de trouver la balance entre ce confort pédagogique (les enseignants n’ayant pas pu tout anticiper) et les moyens financiers des parents », reprend la directrice de Sainte-Anne. « La réflexion est d’ailleurs toujours en cours. J’ai demandé aux enseignants et enseignantes de ne pas tous demander un manuel ou, en tout cas, que cette demande ne se répète pas toutes les années. Cela dit, ce sont de chouettes manuels. Il y a un intérêt à les utiliser, mais nous restons attentifs au travail collaboratif entre les profs qui doivent s’approprier ces nouveaux cours. Il y a toute une réflexion pédagogique derrière l’utilisation des manuels. »
Manuels plus chers
Des manuels tout neufs puisque commence une nouvelle aventure en secondaire qui amène de nouveaux cours. Mme Florent note que le prix des manuels a explosé, de 20 % environ. Elle a demandé un coup de pouce aux éditeurs, même quelques manuels gratuits. « Nous sommes conscients des coûts que nous faisons supporter aux familles et nous mettons un point d’honneur à ce que chaque enfant ait un manuel, quelles que soient les difficultés financières des parents. »
La directrice lancerait bien un message en faveur de manuels gratuits, mais pas sûr qu’il soit entendu en ces moments où chaque euro compte dans l’enseignement…
La ministre réagit
Et la ministre justement, qu’en pense-t-elle ? « À ce stade, nous n’avons pas reçu de remontées spécifiques faisant état d’une hausse généralisée du coût des manuels ou d’un recours accru à ceux-ci en première secondaire », explique son cabinet. « Le lien avec une communication tardive doit par ailleurs être nuancé : les référentiels du tronc commun ont été adoptés et publiés dès 2022. »
Il est en revanche possible, poursuit le cabinet, que leur mise en œuvre ait nécessité, dans certaines écoles, le renouvellement de manuels auparavant réutilisés ou loués, entraînant une hausse ponctuelle des frais.
« Cependant, disposer de manuels structurés et alignés sur les référentiels contribue aussi à la qualité des apprentissages. D’ailleurs, l’achat de manuels relève des frais facultatifs et ne peut être imposé aux parents. Lorsqu’un manuel est utilisé comme support pédagogique, l’école doit prévoir une mise à disposition gratuite ou une formule de location si les parents ne souhaitent pas l’acheter. »
« L’achat de manuels relève des frais facultatifs et ne peut être imposé aux parents. Lorsqu’un manuel est utilisé comme support pédagogique, l’école doit prévoir une mise à disposition gratuite »
Du côté de Wallonie-Bruxelles Enseignement, on dit faire confiance aux établissements « qui disposent de leur autonomie dans l’utilisation des manuels scolaires »
« Afin d’accompagner au mieux nos enseignants dans l’arrivée du Tronc commun en 1re secondaire, nous avons mis à la disposition de nos équipes des séquences de cours par matière, en plus des programmes déjà disponibles (de la Secondaire 1 à la S3) », dit la porte-parole. « Ces ressources ont été conçues pour accompagner les enseignants dans la mise en œuvre des attendus du programme en associant des experts disciplinaires et des enseignants de terrain ; elles constituent des outils pédagogiques directement mobilisables, pensés pour faciliter la préparation des apprentissages. »
Alors qu’une manifestation intersyndicale pour la défense de l’enseignement est annoncée le 10 septembre prochain, et que des piquets spontanés prennent place devant certaines écoles, le soutien des parents est-il toujours au rendez-vous ? D’après un sondage de la Fédération des Parents et des Associations de Parents de l’Enseignement Officiel (FAPEO) réalisé en juin dernier, 82,6 % des parents soutenaient les actions des enseignants. Mais un coup de sonde réalisé parmi nos lecteurs donne un tout autre son de cloche : près de 64 % affirment ne plus soutenir le mouvement.
Bien sûr, les répondants diffèrent, car il ne s’agit pas ici que de parents. Ce qui n’empêche que la tendance semble bel et bien là. Même sans nouveau sondage de sa part, la FAPEO pose un constat identique. « Depuis la rentrée, on sent l’inquiétude des parents », confie Véronique de Thier, co-directrice de la fédération. « Ce qui les inquiète, c’est l’impact sur les apprentissages, mais aussi sur leur organisation. C’est plus compliqué pour eux de soutenir, même s’ils disent toujours comprendre les raisons qui motivent les enseignants. »
Les critiques fusent : « La colère aussi était en vacances », « Je comprends les arguments, mais ça commence à faire beaucoup, non ? », « Les vacances étaient trop courtes ? »…
Ceux qui soutiennent le mouvement le font car ils craignent pour l’avenir de leurs enfants. Ceux qui s’y opposent le font… pour les mêmes raisons
Pour Véronique de Thier, les parents sont pris entre l’inquiétude suscitée par les mesures du gouvernement, et l’inquiétude d’avoir leurs enfants qui passent leurs journées en salle d’études. « Sans cours, en termes de rythme, ce n’est pas optimal. »
Résumons : ceux qui soutiennent le mouvement le font car ils craignent pour l’avenir de leurs enfants. Ceux qui s’y opposent le font… pour les mêmes raisons. Et dans ce contexte, on se retrouve face à un dialogue de sourd entre les enseignants qui crient agir pour le bien des enfants et des parents qui aimeraient qu’ils reviennent en classe pour cette même raison.
Les profs comprennent mais…
Ce ras-le-bol des parents, les enseignants le comprennent. « Nous devrions en faire des alliés, puisque nous rouspétons pour le bien-être des élèves », nous confie Magali, professeur en province du Luxembourg et également mère de famille. « Mais j’ai le sentiment que c’est tout le contraire qui se passe. Ils en ont marre, je les comprends. »
Sur le terrain, les conséquences de la grogne sont difficiles à ignorer. « Les grèves donnent le sentiment que les enfants sont les premiers à en subir les conséquences », reconnaît une autre enseignante que nous appellerons Sabine (prénom d’emprunt).
Alors stop ou encore ? Si de plus en plus de parents semblent opter pour le stop, certains profs commencent à remettre leurs actions en question. « Le gouvernement n’a pas l’air de flancher, la ministre Valérie Glatigny campe sur ses positions », regrette Magali. « Je ne pense pas que faire grève changera quoi que ce soit, hélas. »
Mais, et cela se confirmera en fonction de l’ampleur de la manifestation du 10 septembre, la détermination n’a pas complètement laissé place à la résignation. « Si nous faisons grève, ce n’est pas par plaisir ni par indifférence envers les familles », rappelle Sabine. « Et j’espère que les parents puissent comprendre pourquoi nous en arrivons parfois à cette extrémité. Si nous le faisons, c’est souvent parce que nous avons le sentiment que d’autres moyens de nous faire entendre n’ont pas porté leurs fruits… »
Un combat sans issue ? Pas pour les fédérations des associations de parents. « Il faut que le gouvernement concerte, travaille avec les syndicats et puisse répondre aux inquiétudes légitimes des enseignants », estime Véronique de Thier. « La balle est dans le camp des politiques. » Un appel également relayé par l’UFAPEC, l’équivalent de la FAPEO pour le réseau libre catholique. « Il est plus que temps de rétablir le dialogue entre tous pour que l’école soit un lieu paisible et bienveillant. Espérons qu’ils (le gouvernement et Valérie Glatigny, NdlR), entendent le cri qui continue à monter du terrain. »
Une concertation qui, au vu de l’issue de la réunion de ce mardi, semble plus compliquée que jamais. Et le risque aujourd’hui, au-delà du bras de fer entre enseignants et gouvernement, c’est de voir se creuser un fossé entre les profs et les parents.
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