Bab el-Mandeb: «L'Égypte et l'Arabie saoudite ont destins liés»

Les nouveaux développements de la crise au Moyen-Orient, avec la prise de contrôle du détroit de Bab el-Mandeb sur la mer Rouge au Yémen par les combattants houtis, soutenus par l'Iran, placent de nouveau l'Égypte au centre de l'échiquier des crises au Moyen-Orient. Explications avec David Rigoulet-Roze, spécialiste du Moyen-Orient à l'Institut français d'analyse stratégique et rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques.
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RFI : Le prince héritier saoudien est venu au Caire s'assurer du soutien de l'Égypte par rapport aux menaces que font peser les combattants houtis du Yémen sur le détroit de Bab el-Mandeb. Sa prise par les rebelles chiites soutenus par l'Iran a-t-elle déjà un impact sur le trafic des marchandises et des hydrocarbures en mer Rouge ?
David Rigoulet-Roze : L'Égypte est un poids lourd régional de 119 millions d'habitants qui a la responsabilité du canal de Suez, vital pour ses finances, et stratégique puisque c'est par là que transitent, ou transitaient en tout cas, près de 12 % du commerce mondial. Il se trouve qu'aujourd'hui, l'Égypte et l'Arabie saoudite ont destins liés d'une certaine manière face à l'obstruction potentielle du détroit de Bab el-Mandeb.
Beaucoup de grands armateurs, qui passaient par ce détroit pour remonter vers le canal de Suez, ont dérouté leurs navires en acceptant le surcoût et en passant par le cap de Bonne-Espérance (au sud de l'Afrique), quitte à rallonger le voyage d'une dizaine de jours, pour éviter effectivement l'incertitude du transit par la mer Rouge. Et donc, ça affecte mécaniquement l'Égypte puisque les taxes sur le canal de Suez représentaient environ 4 milliards de dollars en 2025.
Il est en tout cas une source très importante de rentrées financières. C'est donc assez logique que le maréchal Sissi et Mohammed ben Salmane se voient, compte tenu des circonstances. L'oléoduc saoudien Est-Ouest qui fonctionnait vers la mer Rouge a en effet dû être coupé après avoir été touché par des frappes venant vraisemblablement d'Irak, des « mandataires iraniens » (groupes armés irakiens soutenus par l'Iran). Tout le flux maritime sur la mer Rouge est ainsi hypothéqué. Les deux pays sont donc directement concernés par la situation.
Comment l'Égypte, puissance militaire régionale, mais surtout acteur diplomatique incontournable, peut-elle convaincre les Houtis de ne pas bloquer le détroit de Bab el-Mandeb ?
Selon les informations dont on dispose, les bateaux qui ont été spécifiquement visés étaient des bateaux saoudiens, en l'occurrence ceux qui exportaient le pétrole non pas par le canal de Suez, mais qui voulaient transiter par le détroit de Bab el-Mandeb vers l'Asie et vers la Chine. L'Égypte est surtout concernée par le transit censé aller vers l'Europe en Méditerranée. D'ailleurs, Riyad dépend partiellement du Caire aujourd'hui pour exporter ses hydrocarbures vers l'Europe, via l'oléoduc SUMED (Suez-Mediterranean Pipeline). Quand le pétrole pouvait sortir du port saoudien de Yanbu sur la mer Rouge, il allait jusqu'au terminal d'Ain Sokhna, côté égyptien. Puis il était transporté par oléoduc terrestre vers le port de Sidi Kerir sur la Méditerranée, proche d'Alexandrie.
Le problème, c'est qu'il n'y a plus de pétrole pour l'instant et que les flux maritimes ne remontent plus dans le sens sud-nord vers le canal de Suez. Néanmoins, l'Égypte sera vraisemblablement réticente à intervenir militairement. Il faut rappeler que l'Égypte a des mauvais souvenirs militaires liés à une intervention dans les années 1960 au Yémen qui a laissé des traces. Et puis l'Égypte va effectivement privilégier plutôt un rôle diplomatique, mais qui de toute façon reste contraint par la réalité du terrain.
Dans ce nouveau chapitre de la crise au Moyen-Orient, l'Égypte se retrouve en première ligne. Quelles conséquences pourraient avoir un affaiblissement de ce pays clé dans la région ?
D'abord, ça a des conséquences internes avec la hausse des prix de l'énergie qui pèse très lourd sur la société égyptienne. Avec près de 120 millions d'habitants, l'Égypte a des contraintes démographiques et alimentaires importantes. La crise pesait déjà avec la situation de blocage du détroit d'Ormuz, dans le golfe persique, mais là, elle risque de peser deux fois plus. Donc c'est un vrai problème pour l'Égypte. Et puis, au niveau régional, le rôle de l'Égypte est aussi lié à la stabilité du pays. Donc il y a un risque systémique de déstabilisation au niveau régional. La hausse des prix de l'énergie se répercute sur l'alimentaire et donc potentiellement sur la stabilité politique. On voit bien que tout est lié et c'est probablement ce qui inquiète tous les dirigeants de la région.
Sur le plan diplomatique, l'Égypte joue un rôle fondamental de médiateur dans le conflit israélo-palestinien. Mais aussi un rôle moins connu dans la crise entre l'Iran et les États-Unis ?
Oui, elle a un rôle plutôt discret, même s'il est quand même important, parce que de toute façon, historiquement, l'Égypte a été un poids lourd. Il y a un rôle évident par rapport à la problématique sur Gaza, notamment puisqu'il y a une frontière avec l'Égypte. Mais plus largement, on assiste à une recomposition régionale, y compris d'ailleurs pour la question des hydrocarbures, puisque la sortie des hydrocarbures sur la Méditerranée concerne l'Égypte.
On retrouve aussi le rôle potentiel de la Syrie, et on voit qu'il y a une recomposition effectivement de tous ces pays qui se repositionnent par rapport aux mutations en accéléré qui sont à l'œuvre aujourd'hui. L'Égypte se cherche un rôle d'une certaine manière, parce que sur le plan financier, elle a une marge de manœuvre extrêmement réduite. Une marge inversement proportionnelle à celle de l'Arabie saoudite qui, elle, n'a évidemment pas le poids démographique ni le statut historique de l'Égypte. Mais les deux pays peuvent être complémentaires. En l'occurrence, ils ont, comme je le disais, destins liés compte tenu de la situation.
Le caractère incontournable de l'Égypte dans toutes les crises qui secouent la région est-il bien compris par les acteurs des conflits, notamment par les États-Unis de Trump ?
Oui, notamment parce que concernant la problématique de Gaza et plus largement palestinienne, l'Égypte est incontournable. Donc oui, son rôle est bien compris, en tout cas comme comme facteur déterminant, c'est incontestable. Après, il peut y avoir des nuances d'appréciation sur les modalités de la stratégie mise en œuvre par Washington. Mais, en tout cas, de ce point de vue-là, au niveau régional, c'est un acteur qui demeure incontournable malgré ses faiblesses structurelles.
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