Habiter l’espace intérieur
Massimo Guerrera s’est fait connaître dans les années 1990 entre autres pour ses interventions performatives dans l’espace public. Pensons à Polyco inc. et à son volet intitulé La cantine, meuble roulant contenant des dessins, des sculptures, mais aussi de la nourriture que l’artiste offrait lors de ses performances. En 2001, il participa aussi à Gestes d’artistes, une suite d’actions de rue, avec un fragment de son projet Darboral réalisé à la place Gérald-Godin.
Depuis quelques années, Guerrera s’est replié un peu plus sur un espace presque privé, centrant sa réflexion sur le travail en atelier. C’est là que nous l’avons rencontré, dans un lieu néanmoins ouvert sur son quartier, vitré de grandes baies par lesquelles des voisins lui firent signe pendant notre entrevue… Dans un monde où l’art est de plus en plus clinquant et tonitruant, son approche intimiste nous rappelle une autre manière d’envisager l’art et la vie.
Habiter un lieu/habiter son être
Avec Domus, « projet de recherche-création » amorcé en 2017, Guerrera réfléchit aux enjeux liés au déplacement d’une œuvre faite en atelier vers l’espace public du musée. Il s’agit d’« un projet qui souhaite se pencher sur l’espace mental qui est convié dans le quotidien habité par le travail », de dire Guerrera. Il réfléchit ainsi aux relations entre l’espace privé, l’espace public et la vie intérieure. Il souhaite explorer « comment on se donne rendez-vous avec soi-même, du point de vue du corps et de l’esprit, dans ce lieu qui est l’atelier », mais aussi avec l’œuvre d’art.
Et puis arrive la rencontre avec le public, rencontres où « les échanges sont importants, mais ce qui m’intéresse le plus dans ces moments, ce sont surtout les questions liées au rythme ». Il explique comment il cherche une autre temporalité, un « rythme différent de celui de l’agitation et du mouvement, avec une autre qualité d’attention, sans tomber pour autant dans leur dénonciation. Mais en même temps, il faut constater que, dans notre société, le rythme économique a tout envahi, même les rythmes privés, ceux de la maison. Ma réflexion souhaite même interpeller la situation du télétravail. Lorsqu’on l’examine avec plus de finesse, on comprend que de nombreux enjeux s’y nouent. Ça fait longtemps que nous, les artistes, composons avec cette cloison plus poreuse entre la maison, l’atelier et le travail. Avec la pandémie, cela est devenu la question pour beaucoup. Le télétravail peut incarner une révolution majeure dans le domaine du travail, après celle de l’entrée des femmes dans le monde du travail. Certes, ce télétravail a été instrumentalisé, mais ce phénomène permet de réfléchir à des questions essentielles. En fait, depuis les années 1970, plusieurs chercheurs se sont penchés sur les enjeux du télétravail, donc ceux liés à l’écologie ».
Guerrera a toujours réfléchi à sa propre manière de travailler. « Dès le début de ma carrière, cela a été très clair pour moi, affirme-t-il. Je ne me voyais pas en train que travailler seul dans l’atelier pour juste en sortir afin de faire un vernissage et puis revenir chez moi. J’ai cherché et inventé des lieux et des pratiques afin de développer l’être ensemble. » Il a aussi observé ses gestes, ses peurs et ses motivations. « J’ai développé des outils introspectifs pour regarder ce que je fais vraiment, et puis à partir de quoi je travaille. » Cette démarche l’a amené à distinguer le désir de reconnaissance ou de carrière de motivations plus profondes.
Cette recherche se prolonge dans ses rencontres intimistes avec le public. Il ne s’agit donc pas de reproduire l’agitation des foires ou des vernissages, mais de créer les conditions d’une attention différente. Les tapis, les souliers que l’on enlève en entrant dans son installation, les exercices simples et les échanges face à face deviennent les éléments d’un rituel, « sans tomber dans une sacralisation de l’espace de création ». « On va prendre le temps de s’asseoir et de se parler pendant une heure ou une heure trente minutes. » Les visiteurs sont ainsi invités à entrer dans un autre régime de présence. L’artiste propose des phrases, manipule des objets, amorce des gestes et fait circuler une parole poétique. L’une de ces formules résume bien son approche : « Réaménagement de l’habitat de nos habitudes. »
Pour Guerrera, l’échange avec autrui ne vise pas à le modifier, mais à se laisser transformer par sa présence. L’artiste se souvient comment, lors de ses premières performances, « quand les gens venaient me rencontrer, à quel point cela me traversait. J’étais complètement modifié par eux ». Son travail s’est ainsi construit autour d’une circulation constante entre la solitude et l’altérité, entre le retrait nécessaire et la relation. « Il faut qu’il y ait cette promenade entre l’altérité et l’être ensemble, affirme-t-il. La vraie souveraineté, c’est ce que je fais dans cet espace-temps-là avec moi-même, puis avec les autres. La solitude peut nourrir le travail, mais elle ne doit pas devenir une fermeture. »
Cette volonté de rencontre et de dialogue ne doit donc pas être confondue avec une vision naïve du lien social ou dans le cadre d’une vision assez édulcorée de l’esthétique relationnelle. Son œuvre demeure traversée par l’idée de l’étrangeté, de l’enfermement, de l’angoisse et même du démembrement ou de la mort. L’informe y trouve sa place, un aspect informe qui évoque des organes et qui a parfois une connotation sexuelle. Des outils un peu transformés évoquent des prothèses et des fragments de corps… Les objets familiers y prennent une forme d’inquiétante étrangeté. Guerrera ne souhaite pas interpréter ces formes du point de vue d’une histoire traumatique qui le hanterait. Il représente une tête, un organe ou un corps ouvert avant tout dans un jeu formel, une « anatomie un peu imaginaire qui permet d’explorer ce qui se trouve sous la surface ».
Ce questionnement sur l’intériorité s’inscrit également dans un dialogue avec l’histoire de l’art, avec des œuvres que Guerrera ne cite pas directement, mais avec lesquelles il entretient un dialogue souterrain. La peinture ancienne de Giotto, Goya, Vermeer, Bourgeois, le romantisme, le fantastique et certaines bandes dessinées nourrissent indirectement son imaginaire.
Signalons que l’artiste sera présent au Musée de Rimouski le 22 octobre pour une rencontre performative.
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