Rudy Léonet : « Ma rencontre étonnante avec George Michael, alors au sommet de sa gloire, dans une chambre d’hôtel à Amsterdam… »


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Le 30 mai 1988, une voix retentit dans la salle qu’on appelait encore Paris-Bercy : « Ce soir, le concert sera filmé. Alors souriez et amusez-vous. » Il aura fallu près de quarante ans pour voir sortir en salles George Michael : The Faith Tour, un film que beaucoup croyaient perdu, et pour revoir George Michael au début, et ironiquement au sommet de sa carrière, la suite n’étant qu’une lente descente aux enfers d’une célébrité qu’il n’a jamais vraiment assumée.
Sorti le 30 octobre 1987, l’album avait fait de l’ancien chanteur de Wham ! une superstar solo : quatre numéros un américains, plus de vingt millions d’exemplaires, le Grammy de l’album de l’année en 1989. Restait la scène : 100 concerts dans 34 pays. Paris est la 38e étape, immortalisée par 14 caméras 35 mm.
Andy Morahan et David Austin, ami d’enfance et aujourd’hui exécuteur testamentaire, sont aux commandes. Puis les bobines dorment sur une étagère, jusqu’à la restauration des images et un nouveau mixage signé du fidèle Chris Porter, l’ingénieur du son fétiche de George, âgé de 72 ans aujourd’hui. Dans les boîtes, l’équipe découvre aussi des photos inédites de Herb Ritts (le photographe star des années 90, réalisateur du fameux clip Wicked Game de Chris Isaak), rassemblées dans Finding Faith, un court métrage de 10 minutes de Mary McCartney (la fille aînée de Paul).
Pas de reconstitution, pas d’acteur : un garçon de 24 ans au sommet d’une gloire qui va lui donner le vertige. Le film ne raconte pas son histoire, il le montre sur scène, à l’âge où tout était possible et où tout semblait lui réussir.
Mais derrière cette assurance affichée sur scène se cachait un jeune homme bien moins sûr de lui qu’il n’y paraissait. Je l’avais découvert quelques mois plus tôt, lors d’une rencontre à Amsterdam dont je n’ai jamais oublié les confidences.
« Je sais que je ne suis pas George Michael »
Le matin du 26 décembre 2016, je me réveille avec des dizaines de messages sur mon téléphone. George Michael est mort. Ce serait mentir de dire que je suis surpris, mais je suis quand même choqué et surtout très triste. Des collègues journalistes me demandent de rappeler pour témoigner, rendre un hommage. Je n’ai pas le cœur à ça, et les candidats ne manqueront pas. Alors je ne rappelle personne et je garde mon chagrin pour moi. Puis, ce dimanche-là, je dois partir pour Amsterdam. Quand j’y arrive, ironie du sort, mon chemin passe par la Leidseplein, devant l’American Hotel.
En septembre 1987, j’étais dans l’ascenseur de ce même hôtel, qui m’emmenait à l’étage de la chambre de George Michael. J’allais le rencontrer pour la première fois, avec le sentiment d’avoir rendez-vous avec Elvis, Bowie, McCartney, Lennon, Jagger, Prince, Madonna et Michael Jackson réunis dans un seul corps. Il s’apprêtait à sortir Faith. Pour beaucoup, c’était comme si le chanteur de Spandau Ballet ou de Duran Duran s’offrait une escapade solo, un coup de marketing avant de reformer Wham !, la machine à tubes qu’il venait d’euthanasier publiquement le 28 juin 1986 par un concert d’adieu, The Final, au stade de Wembley. Mais pour lui, c’était un ticket aller sans retour.
Il avait écrit Last Christmas à 19 ans. C’était un surdoué, « gifted », comme on dit en anglais, comme si une bonne fée s’était penchée sur son berceau. Il avait un sens immédiat de la pop, unique et inné, tellement intuitif, tellement juste, tellement bien dans son époque. Sauf que lui voulait amorcer un virage. Éternel insatisfait, il n’aura de cesse de vouloir devenir l’équivalent d’un Lennon ou d’un Elton, avec le respect, les honneurs et surtout la reconnaissance de ses pairs.
Mais c’est une longue histoire, dont on ne connaît pas encore l’issue quand j’entre dans sa suite. Il est tout sourire et paraît bien plus jeune que sur les photos où il se cache derrière ses lunettes et sa barbe. C’est un gamin de 23 ans qui joue avec les codes et sait très bien ce qu’il veut : être numéro un mondial ou rien. Il me serre la main et je vois sa bague aux initiales Yog, pour Yórgos, son vrai prénom grec, qu’il porte probablement comme une revanche. Ce qui le met à l’aise, c’est que je lui passe le bonjour de Simon Climie, rencontré la veille, l’auteur de I Knew You Were Waiting (For Me), son duo avec Aretha Franklin.
Alors que le monde lui tend les bras sans condition, ses mots sont pleins d’insécurité. Il cherche l’approbation, demande confirmation. « Qu’est-ce que tu penses de mon album ? Sérieusement ? Vas-y ! » Il recherche la critique, pas les compliments. Contrairement à son image impeccablement cool, il n’a aucune confiance en lui. Au détour d’une réponse, il finit par me dire cette phrase qui a pris tout son sens ce matin de décembre 2016 : « Tu connais la différence entre Madonna, Prince, Michael Jackson et moi ? Madonna, Prince et Michael Jackson pensent qu’ils sont vraiment Madonna, Prince et Michael Jackson. Mais moi, je sais très bien que je ne suis pas George Michael. »
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