Ménage d’automne dans le lexique de l’immigration

Immigrants, immigrés, personnes issues de l’immigration ou de la diversité, communautés culturelles… En lisant les réflexions sur les « immigrants de deuxième génération » et les mots utilisés pour catégoriser la figure de l’étranger dans le débat public, je me suis dit qu’un ménage d’automne dans le lexique de l’immigration serait de mise.
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Commençons par la notion par laquelle le scandale est arrivé : le fameux « immigrant de deuxième génération ».
Comme on ne peut pas être en même temps né au pays et immigrant, disons-le d’emblée : cette personne n’existe pas. Ce concept est en soi un non-sens.
Comme je le soulignais mercredi, la notion contestée d’immigration de deuxième génération est utilisée par Statistique Canada pour suivre l’évolution démographique. Le Tableau de bord du ministère québécois de l’Éducation l’emploie aussi à des fins d’études et de statistiques. On y trouve la catégorie « élèves issus de l’immigration de deuxième génération » qui désigne des enfants nés ici dont au moins l’un des parents est né à l’étranger.
Dans les rapports du ministère de l’Éducation, on parle généralement d’« élèves de deuxième génération » ou d’« élèves québécois de deuxième génération » plutôt que d’« immigrants de deuxième génération ».
Ce n’est pas qu’une nuance sémantique, souligne Marie Mc Andrew, professeure émérite à l’Université de Montréal, qui a dirigé les premières études d’envergure sur la réussite scolaire des jeunes issus de l’immigration au début des années 2000. L’adoption de ces mots reposait alors sur un choix conscient visant à concilier deux objectifs importants.
Le premier ? Répondre à la demande des milieux scolaires et souvent des communautés immigrantes elles-mêmes de documenter l’intégration des enfants d’immigrants qui pouvaient avoir des caractéristiques et des défis semblables à ceux des élèves immigrants (même si cela tend à changer selon la date d’arrivée des familles et leur vulnérabilité).
Le deuxième ? Employer un langage inclusif qui ne contribue pas à « altériser » des jeunes nés au Québec.
Dans la très grande majorité des tableaux du Ministère, des analyses distinctes sont faites selon la génération. Il est donc très facile de les comparer et de ne pas les confondre pour gonfler de façon populiste le spectre d’une grave menace migratoire faisant déborder les écoles du Québec1.
Il faut dire aussi qu’à l’époque où ces données ont été créées, le discours public sur la question migratoire était à mille lieues de celui que l’on entend aujourd’hui. L’instrumentalisation marquée de l’immigration par des politiciens a véritablement commencé avec la montée de l’ADQ et la crise des « accommodements raisonnables ». Elle a donné lieu à une surenchère qui n’a fait que s’accentuer avec le temps.
Dans un tel contexte, les données sur les élèves dits « de deuxième génération », utiles en sciences de l’éducation pour mieux répondre aux besoins du milieu scolaire, peuvent être détournées de leurs objectifs lorsqu’elles sont maniées de manière électoraliste.
Même si l’expression est imparfaite, parler d’élèves « de deuxième génération » vaut mieux que d’utiliser l’expression à la mode « issu de la diversité », un concept très large qui veut dire tout et n’importe quoi et inclut d’autres marqueurs que l’origine (identité de genre, handicap, etc.). Si bien que l’on ne comprend pas trop bien ce que l’on entend par « diversité ». Y a-t-il vraiment quelqu’un qui soit issu de l’uniformité ?
La catégorisation par génération a aussi le mérite ici d’être délimitée dans le temps, souligne Marie Mc Andrew. « Cela commence à la première génération d’immigrants et s’arrête à la seconde. » Contrairement à « communautés culturelles », qui est une appellation à vie.
J’avoue être toujours hérissée lorsque j’entends cette étrange expression rétro pour désigner les communautés immigrantes. Communautés « culturelles », par opposition à quoi ? Existe-t-il des communautés sans culture ?
L’expression a été popularisée en 1981, lorsque Gérald Godin, au sein du gouvernement de René Lévesque, avait pris les commandes de ce que l’on a appelé à l’époque le ministère des Communautés culturelles et de l’Immigration. Des gens des dites communautés s’étaient alors fortement opposés à cette appellation, rappelle Richard Marcoux, professeur au département de sociologie de l’Université Laval.
« Ils avaient l’impression qu’on les enfermait dans un ghetto. » Et que leurs enfants étaient condamnés à être perçus comme des éternels immigrants, même après trois ou quatre générations au Québec.
PHOTO ARMAND TROTTIER, ARCHIVES LA PRESSE
Gérald Godin, en 1979
Quand donc un « immigrant » – terme qui en principe désigne la personne qui quitte sa terre d’origine pour s’établir dans un autre pays de façon durable ou qui vient d’arriver – cesse-t-il de l’être ? Quand devient-il un citoyen à part entière ?
« Continuer à appeler immigrants des personnes établies ici de longue date est une autre façon de les précariser dans l’inconscient collectif », m’a rappelé l’écrivaine Claire Legendre, à qui l’on doit le très beau balado Translations2.
Elle qui est originaire de la France, elle avait remarqué qu’au Québec, on tend à confondre « immigrants » et « immigrés ».
Le premier terme fait référence à un processus en cours. Le deuxième fait référence à l’aboutissement de ce processus. Une fois que l’on a fini d’immigrer, on n’est plus un immigrant.
Un résident permanent au Canada n’est pas un immigrant, encore moins un migrant. C’est un immigré.
Je plaide coupable dans l’emploi abusif du terme « immigrant », même pour désigner mes parents qui ont déposé leurs rêves de jeunesse à Montréal il y a près de 60 ans. Peut-être parce que, dans mon esprit, le mot « immigré », tellement sali dans le débat public en France, revêt une connotation plus péjorative.
Bien que les mots choisis pour parler d’immigration doivent toujours être maniés avec soin, ils ne disent pas tout. Comme l’a montré le ministre péquiste Gérald Godin, on peut employer des expressions imparfaites comme « communautés culturelles » tout en ayant une remarquable vision humaniste d’un Québec inclusif et ouvert sur le monde. On peut aussi adopter un discours de façade inclusif tout en misant sur une vision alarmiste de l’immigration comme une menace. Si le lexique que l’on utilise pour parler d’immigration est important, la vision politique qui le sous-tend, bien au-delà des mots, l’est tout autant, sinon plus.
Alors au terme de ce ménage d’automne, quel mot choisir pour parler des gens d’ailleurs qui sont maintenant d’ici ?
J’aime beaucoup la réponse de Gérald Godin qui a déjà dit : « Je pense que les immigrants sont des poèmes au Québec. » Il croyait que celui qui a la chance d’avoir un pied ici et un pied ailleurs et d’avoir vécu deux vies est un « Québécois-plus » qui enrichit sa société d’accueil.
Sinon, à moins d’être un chercheur en sciences sociales en quête de solutions ou un politicien en quête de boucs émissaires, juste « Québécois » conviendrait aussi très bien.
1. Lisez « Laissons les enfants tranquilles » 2. Lisez « Derrière les chiffres, des humains »
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