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Saturday, October 24, 2026

Mes avertissements aux nouveaux élus

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Personne ne prend pour la première fois son siège à l’Assemblée nationale sans ressentir un essaim de papillons dans l’estomac. Il était déjà incongru de faire campagne, de voir sa photo sur des poteaux de téléphone, de s’astreindre à parler à des étrangers dans la rue, au sortir des supermarchés, ou de frapper à leurs portes. Il était déjà surréaliste de constater qu’une troupe de bénévoles se démenait pour vous faire élire, convaincre l’électorat d’aller voter, conduire des aînés aux bureaux de scrutin. L’arrivée par la porte des élus dans le magnifique et auguste parlement — et son pourtour magnifiquement aménagé et rénové ces dernières années — fait passer le frisson à l’intensité supérieure.

Dans sa circonscription, on était en terrain connu, usuel, familier. Sous les lambris, c’est autre chose. Le poids de l’histoire, d’abord, nous saisit. À l’extérieur, les statues des fondateurs, des grands premiers ministres, des suffragettes nous observent d’un œil qu’on peut croire sceptique. Pensez-vous vraiment, semblent-elles demander, être à la hauteur ? Êtes-vous venus faire de la figuration ou accomplir de grandes choses ? Vous ne le savez pas vous-mêmes.

À l’intérieur, les murs sont habités des portraits des anciens présidents d’assemblée prenant une pose impériale. La fresque qui surplombe la chambre de l’Assemblée nationale rend compte d’un débat aussi ancien qu’actuel : la place de la langue française dans la nation et ses institutions. Les pupitres, heureusement préservés dans la rénovation nouvelle du lieu, furent pour beaucoup ceux sur lesquels ont travaillé d’innombrables prédécesseurs, fameux ou fumeux.

Alors, on se trouve bien petits, pour ne pas dire minuscules, au premier jour. Appréciez, chers nouveaux élus, ces moments d’émerveillement et d’humilité. Vous prendrez vos aises bien assez vite. Et vous serez tentés, une fois bien installés, d’être grisés par votre fonction, votre parcelle de pouvoir, le son de votre propre voix. S’adressant aux médias sur le chemin de la cérémonie d’assermentation des ministres mercredi, Claude Charron vous a bien avertis : « Le pouvoir transforme la personne. » Cela ne s’applique pas qu’aux membres du parti de gouvernement. Chacun des 127 élus peut peser sur les décisions.

Le piège est grand comme le parlement. Il a plusieurs noms : la vanité, la suffisance, la prétention, l’arrogance, en un mot un orgueil qui aspire à devenir surdimensionné. Soyons clairs, si vous n’aviez pas un ego plus ample que la moyenne, vous n’auriez pas osé être candidats, et nous ne serions gouvernés par personne. Votre défi est de le garder en laisse, même si ce qui vous arrive est hors norme.

Dans ce combat contre vous-mêmes, vous aurez des alliés précieux, dont le premier est l’indéracinable aversion des Québécois pour ceux pour qui nous avons développé une panoplie d’expressions : ils se prennent pour d’autres ; ils ne se prennent pas pour une queue de cerise/un Seven Up flat ; ils laissent échapper leurs flatulences à un point corporel plus élevé que ne le fait le commun des mortels (ceci étant Le Devoir, j’avoue avoir reformulé). Même si peu de gens vont aujourd’hui à l’église, sachez que cette nation aux racines trempées dans le catholicisme apprenait par cœur que le premier des péchés capitaux était l’orgueil.

Votre second allié se trouve chez les membres des autres partis, qui crèveront toutes vos ballounes. La période de questions est, pour beaucoup de néophytes, non une découverte, mais un traumatisme. Pendant 45 minutes, à écouter l’opposition, nous serions en présence d’un gouvernement incompétent — c’est la base — brouillon, déconnecté, divisé, pour tout dire malveillant.

On me raconte qu’un Pierre Marois, devenu député en 1976 et ministre l’année suivante, eut cette réaction incrédule devant une affirmation de son critique libéral : « Mais ! Il ment ! » Cela arrivera. Mais, plus généralement, la période de questions — qui a l’énorme vertu d’obliger les membres du gouvernement et le premier ministre, donc toute l’administration publique, à ne rien ignorer, chaque jour, de ce qui se passe dans la nation — est un festival du biais, de l’exagération et de la mauvaise foi.

Puis, comptez sur les médias pour vous rabaisser le caquet. Ils vous courront après, vous hanteront, trouveront votre numéro de cellulaire, celui de votre chalet, de votre mère. Ils sont vos proches, mais pas vos amis. Plus clairement : vos garde-fous. François Mitterrand a un jour déclaré devant moi (cela dit en toute humilité) que les deux groupes de journalistes les plus exigeants qu’il a rencontrés étaient les Israéliens et les Québécois.

Lorsque le très contesté premier ministre français Alain Juppé était en visite au Québec, je l’avais préparé pour les questions qu’il allait devoir affronter. Il m’avait fait comprendre, parlant de la presse française, qu’il en avait vu d’autres. Mais après sa conférence de presse, il me glissa : « Finalement, j’aime mieux les miens. » Pourquoi ? Contrairement à d’autres, ils n’acceptent tout simplement pas que vous ne répondiez pas à leurs questions.

Vous aurez donc droit à une tribu de scribes extraordinairement efficaces pour vous faire comprendre que vous êtes mal préparés, que vous vous êtes mal expliqués, que vous êtes en contradiction avec tel ou tel de vos collègues, que vous dites le contraire de ce que vous disiez il y a un mois, que le chiffre que vous utilisez est contesté. Ils relaieront devant vous et en temps réel la critique que vous adresse l’opposition, les syndicats, l’homme de la rue.

Jamais de votre existence n’aurez-vous été soumis à un tel traitement. Habituez-vous. Soit vous en périrez — des ministres novices sont tombés à ce combat —, soit vous comprendrez que la prise de parole n’est pas un passe-temps, mais une prise de responsabilité. Imaginez, dans l’étape de préparation, que tout ce que vous allez dire ou faire va être plongé dans un bac d’acide. L’étanchéité doit être totale. Cela ne s’improvise pas.

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