Qui a vraiment le pouvoir en Amérique ? Dans la Silicon Valley, les ingénieurs n'ont aucun doute

C'est parti pour la dernière étape de notre périple. La Californie. État monstre de 40 millions d'habitants, cinquième puissance mondiale. C'est donc ici que se termine notre périple. Et plus précisément un peu au sud de San Francisco, dans la Silicon Valley.
Los Gatos, porte d'entrée d'un empire technologique
Notre premier arrêt est Los Gatos, petite ville propre sur elle où tout est à sa place. Rues boisées, façades parfaites. Et des Tesla. Partout. C'est notre porte d'entrée dans la " Valley ". Pour bien comprendre, la Silicon Valley n'est pas une ville mais une région située juste au sud de San Francisco. Autour de Santa Clara, Sunnyvale, Cupertino, Mountain View, Palo Alto et Menlo Park. Ici, on décide au moins autant, et très certainement plus de l'avenir, qu'à Washington.
La Silicon Valley (qui tire son nom du silicium, composant primordial dans la fabrication des puces) est en effet un endroit qui décide de la trajectoire et du tempo du monde. Construite autour de l'université de Stanford (l'une des plus prestigieuses au monde), son histoire a commencé avec Bill Hewlett et Dave Packard qui ont inventé ici les premiers instruments électroniques. Aujourd'hui, toutes les grandes entreprises de la tech ont leur siège social dans la vallée : les Gafam bien sûr (Google, Amazon, Facebook devenu Meta, Apple et Microsoft) mais aussi toutes les autres (Nvidia, OpenAI, Tesla, Oracle, Intel, Netflix, Uber, Airbnb, Anthropic, Palantir, pour ne citer qu'elles).
En janvier 2025, lors de l'investiture de Donald Trump au Capitole, le monde s'était étonné de la présence au premier rang de pratiquement tous les grands patrons de la tech : Sundar Pichai de Google, Mark Zuckerberg de Meta, Elon Musk évidemment, Jeff Bezos d'Amazon. Des hommes qui contrôlent les infrastructures essentielles à nos vies : les réseaux sociaux, les moteurs de recherche, les smartphones, les satellites, l'intelligence artificielle ou le commerce en ligne.
Trump dispose bien sûr du pouvoir politique. Mais les géants de la tech possèdent eux l'immense partie des outils de communication, de surveillance, d'information ou d'intelligence artificielle. On rappelle que ces plateformes sont des terrains majeurs de manipulation et de polarisation. Le scandale Cambridge Analytica l'a largement prouvé : il avait révélé au grand public comment les données personnelles collectées par les réseaux sociaux étaient exploitées pour tenter d'influencer les élections démocratiques, et notamment celle de Donald Trump en 2016.
Notre question du jour est donc : qui dirige l'Amérique en réalité ?
Apple Park et Googleplex : la démesure comme instrument de pouvoir
Nous poursuivons notre tour de la Silicon Valley et nous arrêtons à Cupertino. Devant le siège d'Apple : Apple Park. Le siège social est l'un des plus célèbres du monde. Grâce à la notoriété de la marque évidemment (Apple est capitalisée aujourd'hui à 3 000 milliards de dollars). Mais aussi grâce à son " Spaceship ", un bâtiment en forme d'anneau aux dimensions presque démentielles : 460 mètres de diamètre pour 1,5 kilomètre de circonférence.
La démesure ici fait partie du prestige. Et l'argent est l'un des grands pouvoirs de la Silicon Valley. Dans l'histoire humaine, aucune entreprise n'avait jamais été aussi riche que celles-là. Et pour ces midterms, elles ont investi plus de 500 millions de dollars pour faire la promotion de candidats qui serviront leurs intérêts en cas d'élection. Collision frontale entre le pouvoir politique et celui de l'argent.
À quelques kilomètres de là, à Mountain View, le géant Google possède l'un des plus grands ensembles de bureaux du monde, dont le Googleplex historique et la nouvelle implantation de Bayview. Du luxe. Du clinquant. Des bâtiments à l'architecture tape-à-l'œil (mais aussi sublime, il faut l'avouer), sortes d'immenses tentes de bédouins surmontées par une toiture composée de 50 000 panneaux photovoltaïques. Ici, on organise l'information du monde. Et on fabrique beaucoup d'argent. Devant les bâtiments, des vélos multicolores permettent aux employés d'aller d'un site à l'autre.
Ici, c'est déjà l'avenir. Dans les rues, nous croisons de très nombreuses voitures sans chauffeur. Des taxis cent pour cent autonomes. Certaines ressemblent à des Jaguar. D'autres sont plus futuristes, sortes de bulles de cartoons avec une grosse machine sur le toit et des radars aux quatre coins. C'est saisissant à voir parce qu'elles roulent vite et se fondent parfaitement dans la circulation. Deux marques semblent avoir pris le marché : Waymo (filiale de Google) et Zoox, propriété d'Amazon. Ici, chauffeurs de taxi et livreurs commencent déjà à disparaître.
" Vous êtes ici au royaume de l'opportunisme "
Dans la rue commerçante de Mountain View, nous rencontrons un groupe de trois jeunes qui travaillent à une terrasse, laptops posés sur la table. Ils sont tous trois créateurs d'une start-up (Scrap) qui promet de pouvoir fabriquer son propre jeu vidéo sans même avoir à coder. " Le problème principal de la Silicon Valley est qu'elle ne redistribue pas les immenses sommes d'argent qu'elle gagne. Elle pourrait investir plus dans la jeunesse, dans des start-up pour permettre à tout le monde de s'élever. Mais on voit que l'enrichissement personnel semble être une priorité… "
Mais qui est le plus puissant aux États-Unis, le président ou la Silicon Valley ? " Oh ça ? La Silicon Valley clairement. Car le président a le pouvoir certes. Mais il a besoin de la Silicon Valley car elle contrôle la diffusion du message ! Et c'est absolument précieux. Par ailleurs, il est vrai que la Silicon Valley a besoin du président également pour lui permettre de faire prospérer son business. C'est donnant-donnant. Mais quand Trump partira, croyez-moi, ils se maqueront avec les suivants, qui qu'ils soient. Vous êtes ici au royaume de l'opportunisme. "
Nous accostons ensuite un homme d'une trentaine d'années, laptop sous le bras lui aussi. " Le plus puissant en Amérique ? C'est la Silicon Valley. Sans aucun doute. " Est-ce que les milliardaires de la tech ont trop de pouvoir politique ? Ils peuvent tout de même influer sur la façon dont nous votons. " Indéniablement, ils ont beaucoup de pouvoir et c'est d'ailleurs effrayant. Car ici, nous ne sommes pas dans un endroit raisonnable. Il suffit de voir avec l'intelligence artificielle, la façon dont nous nous y engouffrons sans savoir ce que cela va avoir comme impact sur l'humanité. "
D'ailleurs, est-il confiant dans le monde qu'il est en train de construire ici ? " Je suis confiant dans la manière dont je construis le monde. Par contre, je m'inquiète de la façon dont le monde va utiliser ce que je suis en train d'inventer. " Avant de nous quitter, il me demande pour qui on travaille. On lui répond : " pour la radio belge ". Il est étonné : " Mais les gens écoutent encore la radio en Belgique ? ". Nous lui répondons que oui. Évidemment. Pas ici ? " Oh non, ici, c'est fini ! " Vu d'ici, notre futur est incertain, les amis.
L'effacement de l'humain
On se prend un café chez Yummi Future Coffee. Une commande informatisée. Un bras robotisé fait ensuite le café. Ce serait amusant si ce n'était pas effrayant. Ce que la Silicon Valley nous a montré aujourd'hui en seulement quelques heures, c'est la possibilité de l'effacement de l'être humain du monde du travail. Et le gigantisme de ces entreprises qui bâtissent aujourd'hui des infrastructures qui envahissent nos vies. Scary, comme on dit ici.
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