Des exportations québécoises gonflées au carburéacteur
Derrière la poussée des exportations québécoises vers cinq marchés européens, le carburéacteur et la guerre dans le golfe Persique expliquent une part importante des gains, invitant à nuancer l’idée qu’une diversification durable de nos échanges serait déjà engagée.
J’ai récemment lu dans vos pages un article du professeur Michel Audet offrant un excellent survol des défis qui attendent le nouveau gouvernement québécois en matière de relations internationales. C’est toutefois le volet économique — qui m’intéresse toujours au plus haut point — qui a retenu mon attention et suscité quelques interrogations. M. Audet présentait la hausse récente et importante des exportations vers l’Europe comme une compensation aux pertes sur le marché américain. Quelque chose dans les chiffres m’a paru étrange. J’ai donc examiné les statistiques de plus près.
Un phénomène m’a particulièrement frappé : l’énorme progression des exportations québécoises de produits pétroliers. Puisque le Québec doit s’approvisionner ailleurs en pétrole brut, je me suis demandé si ces produits ne faisaient que transiter chez nous ou s’ils y étaient réellement transformés. Bref, que vendions-nous exactement — et la guerre dans le golfe Persique avait-elle quelque chose à voir avec cette hausse ?
Ce que révèlent les chiffres
De janvier à août 2026, les exportations québécoises de produits pétroliers autres que le brut vers le Royaume-Uni, les Pays-Bas, le Danemark, la France et l’Allemagne ont atteint environ 967 millions de dollars, contre 143 millions pendant la même période de 2025. À eux seuls, ces produits ont donc ajouté quelque 824 millions de dollars à nos exportations vers ces cinq marchés européens, soit près de la moitié de leur augmentation totale. Pendant la même période, nos exportations de ces produits vers les États-Unis sont passées de 1,82 à 3,22 milliards de dollars. Dans ce secteur, les gains européens accompagnaient donc une hausse considérable des ventes sur le marché américain.
Suncor saisit l’occasion
Tout est devenu plus clair lorsque j’ai découvert que la raffinerie Suncor de Montréal avait commencé à produire du carburéacteur en novembre 2025. Quand le conflit au Moyen-Orient a perturbé les approvisionnements et rendu les exportations de ce carburant particulièrement intéressantes, Suncor a adapté sa production et sa logistique pour saisir cette occasion. Sa direction a récemment déclaré avoir exporté 22 000 barils de carburéacteur par jour depuis Montréal au deuxième trimestre de 2026.
En isolant le carburéacteur dans les données commerciales, on découvre près de 458 millions de litres exportés vers ces cinq destinations européennes de janvier à août 2026, contre pratiquement rien un an auparavant. Ce courant commercial est donc presque entièrement nouveau. Le carburéacteur explique environ les trois quarts de l’augmentation des recettes d’exportation de produits pétroliers vers ces marchés. Le diesel explique l’essentiel du reste.
Les destinations s’expliquent aussi. Le Royaume-Uni importe d’importantes quantités de carburant d’aviation pour répondre à ses propres besoins. Les Pays-Bas, grâce à Rotterdam et à leurs infrastructures de négoce et de distribution, peuvent approvisionner d’autres pays européens. La France, le Danemark et l’Allemagne sont également devenus des acheteurs importants.
Une diversification durable ?
Voilà qui illustre l’intégration des capacités de raffinage québécoises aux marchés mondiaux — et la rapidité avec laquelle une installation industrielle existante peut répondre à une pénurie à l’étranger. Ces exportations pourraient se poursuivre tant que les conditions commerciales demeureront favorables. Mais cet épisode ne démontre pas, à lui seul, une réorientation permanente de nos échanges ni l’émergence d’un marché européen capable de remplacer durablement le marché américain.
Mon message est simple : méfions-nous des conclusions hâtives. Qu’elles viennent de bureaucrates, de politiciens ou de professeurs, les analyses du commerce international doivent dépasser une première lecture des chiffres. Il faut examiner les produits, les volumes, les prix et les circonstances qui expliquent leur évolution avant de conclure à une diversification durable.
Des coûts, mais aussi des bénéfices
J’ajouterais que cette histoire offre aussi matière à réflexion aux environnementalistes les plus intransigeants : l’exploitation et la transformation des ressources naturelles peuvent créer de la valeur et répondre à des besoins urgents. À ceux qui invoquent l’environnement pour s’opposer à toute mise en valeur de nos ressources, rappelons que du carburéacteur fabriqué au Québec descend déjà le Saint-Laurent et traverse l’Atlantique à bord de navires-citernes pour contribuer à l’approvisionnement énergétique de l’Europe. Certains seront peut-être surpris de l’apprendre : le transport maritime de produits pétroliers sur le Saint-Laurent est une réalité bien établie. Les coûts environnementaux méritent d’être examinés, bien sûr ; les bénéfices également.
Ces bénéfices économiques doivent néanmoins être décrits avec précision. Les recettes d’exportation ne correspondent pas entièrement à de la richesse conservée au Québec : elles paient aussi le pétrole brut, les coûts d’exploitation et le transport, tandis que les profits reviennent ultimement aux actionnaires de Suncor. Le raffinage étant une activité intensive en capital, une hausse des exportations ne crée pas nécessairement beaucoup de nouveaux emplois. Elle peut toutefois soutenir des emplois qualifiés, des fournisseurs et des recettes fiscales, tout en renforçant la valeur commerciale d’un actif industriel situé ici. Dans ce cas, l’avantage du Québec réside dans sa capacité à transformer du pétrole brut en un produit fini dont des clients étrangers ont un besoin urgent.
Pour ceux qui se demandent ce qui a augmenté à part les produits pétroliers, j’ai poussé la recherche un peu plus loin. En ajoutant quatre autres catégories — les aéronefs, l’aluminium brut, les fils de cuivre et le minerai de fer —, on explique environ 85 % de l’augmentation des exportations du Québec vers ces cinq marchés européens. Je laisserai à d’autres le soin d’examiner les dynamiques propres à ces secteurs. Mais avant de célébrer une réorientation de notre commerce, prenons le temps de comprendre ce qui fait réellement monter les chiffres.
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