«Qui a tué mon père»: de père en fils
Paru en 2018, Qui a tué mon père est le troisième livre du Français Édouard Louis après En finir avec Eddy Bellegueule et Histoire de la violence. Le poignant monologue, qui aurait pu s’intituler Histoire de nos souffrances, a été porté à la scène par Stanislas Nordey en France, par Ivo van Hove aux Pays-Bas, par Daria Deflorian en Italie et par Jérémie Niel au Québec.
Quant au spectacle à l’affiche de l’Usine C en ce moment, il a été créé en France en 2020, avant d’être présenté en Allemagne et aux États-Unis. Après Histoire de la violence, qui est passée par l’Usine C l’an dernier, il s’agit de la deuxième collaboration de Thomas Ostermeier, l’homme qui dirige la Schaubühne de Berlin, avec l’écrivain Édouard Louis. Ce qui place cette production de Qui a tué mon père dans une catégorie complètement à part, c’est que l’auteur y incarne… son propre rôle ! Ce choix, loin d’être banal, ajoute énormément d’épaisseur à la représentation.
C’est le fils qui parle. Seul en scène, il s’adresse à son père, cet homme broyé, cloué à son fauteuil, presque invalide, exposé à une mort prématurée par son statut social, ou plus précisément par le traitement que le gouvernement français accorde aux individus de sa sorte, ceux qu’Emmanuel Macron appelait volontiers les « fainéants ». Mais celui qui parle, l’écrivain célébré, le fervent militant, il s’adresse aussi à lui-même, et bien sûr à nous qui l’écoutons depuis la salle.
L’intime est politique
Peu à peu, le fils réalise que son père, qui a passé des années à le traiter de pédé, n’est pas si différent de lui, qu’ils sont tous les deux victimes d’un système d’oppression. Reliant l’intime au politique, les enjeux personnels aux débats collectifs, le fils a un don indéniable pour traduire la grande complexité de ce qui l’unit à son père. Il manifeste de la rancœur tout en laissant affleurer l’amour. Il répond à un besoin viscéral de formuler des récriminations tout en exprimant de la reconnaissance. « Il me semble souvent que je t’aime », échappe-t-il.
Au contact du père, le fils repense inévitablement à certains des moments clés de leur passé commun. Il s’aventure sur le territoire miné de l’enfance, celui des plus grandes joies et des plus terribles violences. C’est ainsi que sont convoqués sur scène quelques-unes des divas qui affranchissent, le temps d’une chanson, le jeune homosexuel de province : d’abord la Barbie Girl du groupe Aqua, puis la Britney de… Baby One More Time et finalement, véritable apothéose, la Céline du Titanic. Dans ces moments flamboyants, comme dans les passages plus sobres, l’interprétation d’Édouard Louis est d’une grande justesse.
Quant à la mise en scène, au demeurant efficace, disons qu’il ne fait aucun doute qu’elle est signée Thomas Ostermeier. On y retrouve en effet la plupart des tics du maître allemand : projections vidéo en fond de scène, multiplication des micros, omniprésence de la musique… Quand Édouard Louis lance avec furie des pilules aux visages des dirigeants qu’il accuse d’avoir « tué » son père, on se demande si c’est vraiment nécessaire, alors que le texte est déjà si puissant. « Hollande, Valls, El Khomri, Hirsch, Sarkozy, Macron, Bertrand, Chirac. L’histoire de ta souffrance porte des noms. L’histoire de ta vie est l’histoire de ces personnes qui se sont succédé pour t’abattre. L’histoire de ton corps est l’histoire de ces noms qui se sont succédé pour le détruire. L’histoire de ton corps accuse l’histoire politique. »
On sort du théâtre en étant comblé par la performance d’Édouard Louis, qui parvient à faire exister sur scène plusieurs aspects de sa personnalité. Parce que le spectacle se prive de plusieurs passages aussi beaux qu’éclairants, on quitte également la salle avec le désir de replonger dans le livre, ce qui est en soi une réussite.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.