Festival de cinéma de San Sebastián: «La perra» de Dominga Sotomayor, l'histoire d'un deuil

En compétition dans la sélection «Horizontes latinos» au festival de San Sebastián, le film de la réalisatrice chilienne Dominga Sotomayor nous emmène dans le sud du pays, sur une petite île, à la rencontre de Silvia, pêcheuse d'algues, interprétée par la comédienne et metteuse en scène de théâtre Manuela Oyarzun. Rencontre.
De notre envoyée spéciale à San Sebastián,
« J'ai le même nom de famille que ce bar », s'amuse la comédienne au patronyme basque, qui porte à l'écran et au festival le film La perra, déjà présenté à Cannes à La Quinzaine. Elle y incarne une femme à l'âge assez indéfinissable, Silvia, au visage buriné par les embruns de son île et par son métier de pêcheuse d'algues. Silvia est une bosseuse et une taiseuse. Elle adopte un chiot avec lequel une relation particulière de tendresse va s'établir, on comprendra pourquoi au mi-temps du film qui voit son personnage peu à peu se dénouer.
Dominga Sotomayor, la réalisatrice du film, aime filmer dans des espaces naturels ; ses précédents films que nous avions découvert au festival Travelling à Rennes, en témoignaient. Ici, l'océan Pacifique gronde, le vent souffle fort, saturant la bande son du film, une adaptation du roman homonyme de la Colombienne Pilar Quintana, paru en 2017. Dominga Sotomayor a transposé l'histoire de la forêt tropicale à une région qui, pour elle, fait sens, souligne la comédienne, au point que la nature devient un personnage à part entière.
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Le travail avec la chienne Yuri - en réalité il y en a eu deux pendant le tournage - un jeune animal un peu fou que l'on voit galoper sur la lande rase dans de longs plans -, et une nature imprévisible - entre déluge et chaleur - ont obligé à une grande souplesse voire une grande capacité d'adapation et d'improvisation. « Il m'a fallu lâcher prise, oublier mes idées préconçues sur mon personnage, oublier ma vie de citadine », nous raconte Manuela Oyarzun.
Une expérience immersive
Nous sommes sur un caillou battu par les embruns, aux maisons de bois et de bric et de broc, où vit une petite communauté de pêcheurs qui se consacrent uniquement à la récolte des algues, nous explique la comédienne. Une récolte qui se fait sur un temps très court et qu'ils font ensuite sécher sur les grèves. Chaque famille a son tas, identifié par un drapeau de couleur. L'équipe du film a passé là six semaines, dans des conditions assez rudes puisque l'île n'a aucune infrastructure hôtelière et qu'il a fallu construire des cabanes pour les loger, quelques uns étant chez l'habitant. Ce fut « une expérience immersive très riche et intéressante ». Cette immersion dans cette communauté isolée a fait que l'équipe a noué des relations très étroites. « Il est rare de trouver une telle harmonie au sein d'une équipe de tournage et cela a beaucoup contribué à l'esprit du film ». Et ce d'autant que la relation très confiante avec la réalisatrice a permis de nombreux échanges. « Je ne connaissais pas Dominga Sotomayor, mais mon compagnon – qui est aussi comédien – avait déjà tourné avec elle dans son film 'de jueves a domingo' et avec le film, nous sommes devenues amies ». Une proximité aussi de génération pour ces deux femmes, toutes deux jeunes mamans.
Nombreux sont aussi les îliens qui ont joué leur propre rôle dans le film. Dominga Sotomayor aime mélanger les comédiens et les non-professionnels, « elle fait des mélanges ; et elle aime bien aussi avoir des comédiens peu connus ou peu identifiables, qui puissent se fondre justement dans cette nature. »
Il y eut d'abord le théâtre
Manuela Oyarzun partage son temps entre le théâtre – comme comédienne, metteuse en scène et autrice - et le cinéma. Si ce rôle dans La perra est son premier premier rôle, on l'a vue notamment dans La practica (2023), une comédie de l'Argentin Martin Rejtman ou dans No du Chilien Pablo Larraín (2012) et La buena vida d'Andrés Wood, qui l'a vraiment lancée à l'écran en 2008.
Formée à l'université, elle vient du théâtre, comme beaucoup de comédiens chiliens de sa génération, et revendique un amour précoce et profond pour la scène. Manuela Oyarzun écrit des pièces, met en scène et a fondé plusieurs compagnies. Elle est une des figures de la création théâtrale au Chili, mais si sa passion pour le théâtre demeure intacte, nous confie-t-elle, elle préfère faire l'actrice au cinéma. « Mon premier film avec Andrès Wood a été une révélation ». Mais les deux activités sont complémentaires. D'ailleurs monter une pièce de théâtre est plus facile au sens de rapide et économique que d'écrire et de financer un film, un long processus qui peut durer des années. « Un film peut nécessiter trois années de travail ou plus à partir du moment où tu commences à écrire le scénario tandis qu'une pièce de théâtre, tu peux la monter en six mois ».
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Les co-productions permettent aux films d'exister
Quand on l'interroge sur la situation actuelle du Chili et du cinéma chilien, Manuela Oyarzun nous fait part de son inquiétude : les coupures dans les budgets publics pour l'éducation, la santé, l'administration et bien sûr la culture sont de très mauvais augure pour les jeunes générations. La victoire de Jose Antonio Kast à la présidentielle a suscité une légitime « inquiétude », dit-elle. Concernant la culture, le peu d'intérêt des pouvoirs publics est terrible, selon elle. « C'est un gouvernement d'extrême-droite et un gouvernement d'incultes », assène-t-elle, saluant l'indignation de Pablo Larrain en conférence de presse à San Sebastián pour son long-métrage Mis muertos tristes, face à l'absence de réaction officielle du gouvernement lors de la mort du grand cinéaste Patricio Guzman, « un génie du documentaire... dont les films sont si nécessaires au Chili », selon Manuela Oyarzun. « Que quelqu'un comme lui (Pablo Larraín) qui a beaucoup de visibilité prenne la parole, c'est très bien... Je crois qu'ils (les autorités) n'y ont même pas pensé... par inculture, par manque d'intérêt et ce manque d'intérêt, il est violent. »
Ceci dit, le cinéma chilien se porte bien ; de nouvelles générations émergent et, grâce aux co-productions,les films se font. Ainsi La perra est une co-production entre le Chili et le Brésil et le nombre de co-productions latino-américaines est croissant. Autant d'occasions de multiplier les rencontres et les expériences, se félicite la comédienne. Le problème, c'est que ces films ont peu de visibilité au Chili où les salles de cinéma, les multiplex, sont trustées par le cinéma étatsunien. « Un film comme La perra ne remplira pas les salles. Nous sommes imprégnés du modèle de consommation yankee avec des salles multiplex. Il y a un public pour des films comme les nôtres mais aucun encouragement de l'État à élargir ce public pour proposer autre chose que des films de divertissement ». Et c'est d'autant plus désolant, selon elle, que nombreux sont les réalisateurs de talent, notamment chez les femmes.
Le film sera présenté au festival de cinéma de Valdivia, fin septembre et devrait sortir en avril 2027, avec une projection pour les habitants de l'île. Un territoire dont les habitants sont vent debout contre des projets d'exploration minière, nous raconte Manuela Oyarzun. Une société minière a acheté des permis d'exploration pour des terres rares et dont l'exploitation mettrait à mal leur activité traditionnelle de collecte d'algues. L'île de Santa Maria, celle de Silvia, de Mario son compagnon, de Yuri la chienne et des pêcheurs risque de devenir juste un rêve de cinéma.
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