L'écrivain Karim Kattan s'adresse à la langue de Malte : "Tu es la Méditerranée tout entière"

Est-ce bien possible ? Ai-je dû attendre mes 37 ans, soit d'être un an plus vieux que Dalida dans son douteux Il venait d'avoir 18 ans pour te rencontrer ?
J'avais déjà entendu parler de toi. On s'était entraperçus toi et moi, dans quelques soirées, à un café ou lors d'une escale. Je savais que tu étais un mélange d'arabe et d'italien. Quand je te voyais, je me disais, quel étrange personnage. Sans plus.
Je t'écris aujourd'hui parce que je serais bien incapable d'écrire à qui que ce soit d'autre. Tu as été mon coup de foudre d'été, ma passjoni de ce sajf.
Car cet été... cet été, en me promenant dans des cartes virtuelles, pour oublier les incendies et la canicule dans l'un de mes pays, la colonisation et le génocide dans l'autre, pour retrouver quelque chose de beau dans la Méditerranée, ce grand champ de mort où nous sommes bourreaux, fossoyeurs et victimes, pour retrouver peut-être aussi un rêve lointain et cosmopolite, celui qu'incarne Dalida, justement, je suis tombé sur ton archipel, et j'y ai passé quelques heures.
Quelle découverte ! Il paraît que ton île est celle de la nymphe Calypso. Aucune surprise, alors, que tu sois si envoûtant. J'ai appris que tu étais l'unique langue sémitique dont l'écriture se fait avec un alphabet latin et l'unique langue sémitique officielle d'un pays de l'Union Européenne. Que tu descendais du siculo-arabe, une famille de dialectes mêlant l'arabe au sicilien et à l'italien. En clair, pour faire simple, tu as une grammaire sémitique, comme l'arabe et l'hébreu, et un lexique où se mâtinent l'arabe, l'italien, le français, l'amazigh, et l'anglais. Mais de ce mélange naît le singulier : tu as ta poésie propre, avec ton histoire, tes cultures, tes imaginaires, tes chants insulaires à toi.
Tu navigues sans la moindre difficulté entre les nombreuses rives de notre mer, tu nous permets de nous exclamer, au choix, "Madona !" ou "Alla !", tu dis baħar pour la mer et, quand elle est bleue, tu dis simplement : il-baħar blu. J'ai retrouvé à ton contact l'antique, la tragique promesse de notre mer, de ce baħar blu où rayonne un xemx splendenti.
Je t’écris aussi pour te dire combien je suis triste que Dalida, qui a chanté dans tant de nos langues, ne t'a jamais chanté. J'imagine ce qu'elle aurait pu exprimer maltais et comme la langue de Dalida, son cœur, son qalb, son âme, son ruħ et son spirtu se serait si parfaitement mêlée à toi. Peut-être était-ce trop beau, trop juste, et que c'est pour ça que nous devons vivre avec cette absence : Dalida nous aura légué jusqu'à un Gigi l'Amoroso en japonais, mais rien, rien, en maltais.
Sans Dalida pour me guider, je veux tout de même découvrir tes places et tes maisons, tes pjazez et tes djar, ta musique, ton chant, ta mużika et tes għanjiet. Le rêve d’une langue qui est la Méditerranée tout entière.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.