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Friday, October 2, 2026

À la recherche du Québec : Se raconter

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TROU-DE-LA-VIEILLE à BAIE-SAINT-PAUL- Nous venions de quitter La Baie, ville industrielle au bord du Saguenay, en direction de Charlevoix. Nous roulions depuis un petit moment sur la route 381, qui offre des panoramas saisissants sur les sommets du Bouclier canadien quand, sur le GPS, nous apercevons le nom d’une localité qui attire notre attention : « Trou-de-la-Vieille ».

J’adore la toponymie. La Rédemption. Les boules. Grosses-Roches. Rivière-Éternité. Rivière-aux-Graines, etc. J’inscris les noms singuliers de ces municipalités dans un petit carnet. L’Avenir, dans le Centre-du-Québec, est un de mes noms de village préférés. La Guadeloupe, en Beauce, me fait beaucoup sourire.

La route 381 longe la rivière Ha! Ha!, puis le Grand lac Ha! Ha!, un autre de mes coups de cœur dans les noms propres qui apparaissent sur nos panneaux routiers comme de petits poèmes surprises, des cadeaux intrigants laissés par ceux qui ont découvert et baptisé ces lieux. Des vestiges de l’histoire.

Ha! Ha!, par exemple, est une expression en vieux français qui désigne un obstacle inattendu sur un chemin. 

Dans ma collection de noms surprenants, il fallait absolument que j’ajoute Trou-de-la-Vieille. Visiblement, Ivanoh et moi n’étions pas les premiers curieux à faire un petit détour pour voir ce lieu-dit, car, en arrivant dans ce magnifique endroit niché au cœur des montagnes, la réceptionniste du camping n’est pas du tout étonnée de nous voir débarquer.

Ah! Oui, oui, vous êtes curieux de voir c’est quoi ici à cause du nom? nous dit-elle d'emblée. Elle pointe rapidement une photo en noir et blanc de la vieille avec une petite explication affichée sur un babillard. Car oui, la vieille a bel et bien existé.

Le camping du Petit lac Ha! Ha!, à proximité du « Trou-de-la-Vieille ».

Le camping du Petit lac Ha! Ha!, à proximité du « Trou-de-la-Vieille »

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, le chemin de La Baie, qui recoupe la 381, est construit. Ce parcours était, à l’époque, le seul qui permettait de se rendre du Saguenay à Saint-Urbain, dans Charlevoix. Pour traverser le Petit lac Ha Ha!, il fallait alors prendre un bac, relié à l’autre rive par une corde et des poulies. Sur le chemin de halage, des chevaux tiraient les embarcations.

Tobie Gagnon s’occupe de cette traverse. Il est marié à Ludivine, une Autochtone dont on n’est pas certain du nom de famille. Ce que la tradition orale a conservé, c’est que Ludivine avait un don prodigieux pour la pêche. Elle partait le matin et remplissait sa chaloupe de truites. Elle n’a jamais voulu dire où se trouvait la fosse poissonneuse où elle allait. C'était son secret, à la vieille Ludivine. Les gens du coin ont commencé à dire que le poisson venait du trou de la vieille.

Cette histoire de colonisation du territoire, d’une femme autochtone nourrissant les visiteurs avec ses pêches miraculeuses, m’enchante. Un petit bout de récit, qui nomme et raconte un petit bout de notre pays.

Elle me ramène aussi à la présente campagne électorale dans laquelle le mot culture n'occupe pas une très grande de place. Or, qu’est-ce que la culture d’un peuple, sinon la transmission de ses histoires réelles ou inventées où foisonnent des mots et des expressions singulières qui font de la langue parlée au Québec une langue colorée et distincte dans laquelle vont pêcher nos poètes, nos chansonniers et nos écrivains pour nous raconter?

Au début de l’année 2026, l’Institut de la statistique du Québec publiait ce chiffre alarmant : parmi les jeunes de 15  à 29 ans qui ont écouté de la musique en 2024, seuls 3,9 % avaient écouté surtout de la musique d'artistes québécois au cours des 12 derniers mois.

Seuls 5 % de ce même groupe d’âge avait écouté de la musique surtout en français, au cours des 12 derniers mois.

L’avenir est-il en train de devenir sourd à nos mots et à nos chants?

Clément Turgeon au quai de Baie-St-Paul.

Clément Turgeon au quai de Baie-St-Paul.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Au quai de Baie-Saint-Paul, nous avons rendez-vous avec Clément Turgeon, fondateur du Festif! de Baie-Saint-Paul. Les jeunes sont tellement bombardés par les grosses plateformes, ils n’ont pas beaucoup d’opportunités de découvrir des groupes québécois, nous explique-t-il dans ce décor tant de fois peint par des artistes.

Baie-Saint-Paul a un je-ne-sais-quoi d’unique. Les nombreuses galeries d’art installées au village en témoignent. C’est d’ailleurs ici qu’est né le Cirque du Soleil au début des années 1980 alors qu’une bande d’artistes de rue ont choisi l’endroit pour s’épanouir. Y a quelque chose dans l’air de Baie-Saint-Paul qui est inspirant, selon Clément Turgeon.

Clément, 39 ans, a toujours su qu’il resterait ici. Quand mes camarades de classe rêvaient de partir pour les études ailleurs, moi je savais que je ferais ma vie ici.Trippeux de musique, il crée le Festif en 2010. Un petit festival sympathique. Cinq spectacles, une journée de festival et environ 2000 personnes. Les Cowboys Fringants étaient présents.

En 2026, c’est maintenant un événement qui dure 4 jours, au cours duquel 135 spectacles sont présentés et 120 artistes se produisent sur 38 scènes et sites dans Baie-Saint-Paul devant 50 000 festivaliers.

Nous avons un foisonnement et une richesse extraordinaire au Québec en termes de production musicale, me dit Clément. Et faut être fier de ça, ajoute-t-il. Ce qui se passe au Québec est un phénomène assez rare, affirme celui qui parcourt la planète à la recherche de nouveaux talents. C’est à cause de la langue, probablement. Dans le reste du Canada, il faut chercher pour trouver des sons qui se distinguent de la musique américaine.

Soit. Nous sommes créatifs et talentueux en français. Mais encore faut-il que les jeunes rencontrent cette musique d’ici. Ça, Clément l’a compris, et il fait sa part. On a fondé le « festif à l’école, se réjouit-il. On part avec un artiste québécois et on va dans les écoles. La transmission de la culture, c’est d’aller vers les jeunes.

L’acteur et metteur en scène Yves Desgagnés chez lui.

L’acteur et metteur en scène Yves Desgagnés chez lui.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Nous quittons le quai de Baie-Saint-Paul en direction de La Malbaie pour nous arrêter dans un joli village qui surplombe le fleuve. Un autre paysage digne d’un tableau où nous retrouvons l’acteur et metteur en scène Yves Desgagnés, qui vit désormais à temps plein dans la maison où il est né et a grandi. Il consacre ses journées à peindre.

Yves Desgagnés a incarné Junior Galarneau dans L’Héritage. Le téléroman, écrit par le grand écrivain Victor-Lévy Beaulieu, captivait plus de deux millions de Québécois à la fin des années 1980. Les mots de VLB, comme on l’appelait, trainent encore dans son âme.

Ce sont les littérateurs qui définissent une société. Si tu veux comprendre le Portugal, tu lis Pessoa. Si tu veux comprendre la France, lis Victor Hugo. Au Québec, nous avons eu tous ces écrivains et poètes exceptionnels, allant de Gaston Miron à Michèle Lalonde, et, bien sûr, Victor Lévy-Beaulieu, qui nous ont permis non seulement de nous définir, mais aussi de nous prouver que nous existions, dit Desgagnés.

Le juron de son personnage de Junior Galarneau, Ostie toasté des deux bords, s’est taillé une place dans nos expressions. Aurait-il pu être compris par quelqu’un qui ne connaissait pas le Québec? Ostie toasté des deux bords, l’air de rien, en dit beaucoup sur notre culture. Je vous laisse y penser.

Aujourd’hui, sauf quelques exceptions, nos séries ressemblent de plus en plus aux séries américaines. Et il y a beaucoup d’histoires de police. Veux-tu bien me dire pourquoi on est si fascinés par les policiers? Ça me déprime.

Et peut-être n’est-il pas le seul. Les statistiques disent que la majorité (64 %) des jeunes Québécois de 15 à 29 ans du Québec regardent surtout des contenus télévisuels provenant de l'extérieur.

Quand je pense à Pierre Gauvreau et à son Temps d’une paix, ou à Lise Payette et à ses Dames de cœur, ou à Victor Lévy-Beaulieu... ils nous racontaient. On existait. Maintenant, est-ce qu’on se raconte encore comme société à la télé? Mais bon… Il paraît que je suis vieux! On me dit que je suis vieux… dit-en rigolant Yves Desgagnés, qui rêve d’une série télévisée consacrée à la beauté.

On verrait des paysages, des beaux paysages, des belles affaires, c’est tout. Ce serait tellement agréable à regarder, non?

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