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Tuesday, September 15, 2026

Dan Wang: «La Chine ne dépassera jamais les États-Unis»

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Dan Wang, chercheur à la Hoover Institution de l'université Stanford aux États-Unis et auteur du livre La Chine à toute vitesse (éd. Arpa), est l'invité de RFI ce 15 septembre 2026. Sa clé pour comprendre le face-à-face entre Pékin et Washington : un « État-ingénieur » chinois face à un « État légaliste » américain. Comment les deux superpuissances peuvent-elles éviter la confrontation ?

RFI : Dan Wang, vous êtes citoyen canadien d’origine chinoise. Lorsque vous aviez 7 ans, vos parents ont quitté la province du Yunnan dans le sud de la Chine, pour émigrer au Canada. Par la suite, vous êtes revenus vivre et travailler en Chine de 2017 à 2023 en tant qu’analyste pour observer sur le terrain le développement technologique de ce pays. Et puis vous en êtes parti. Pourquoi ?

Dan Wang : J'aspire au pluralisme ; c'est une valeur qui m'est très chère. Après avoir passé six ans en Chine, au sein de cette immense civilisation où l'État tolère très peu de voix, où l'on pourrait même dire qu'il n'en existe qu'une seule et qu'une seule personne jouit de la liberté de s'exprimer à sa guise, et bien, après avoir assisté à l'effondrement de la politique « zéro Covid » en Chine, à la mise à mal de nombreux entrepreneurs et à l'étouffement d'une grande partie des forces créatives de la société chinoise, j'ai pris conscience que ce que je désirais vraiment retrouver, c'était ce désordre, ce chaos. Et, dans une certaine mesure, la liberté qui caractérise l'Occident dans son ensemble, et les États-Unis en particulier.

Dan Wang, vous incarnez ces chercheurs qui sont culturellement à la croisée de la Chine et des États-Unis. Dans votre livre La Chine à toute vitesse, vous différenciez la Chine des États-Unis comme un « État ingénieur » chinois face à un « État légaliste américain ». Expliquez-nous en quelques mots.

Je qualifie la Chine d'« État-ingénieur » car, à plusieurs reprises dans son histoire récente, l'intégralité de ses plus hauts dirigeants était composée d'ingénieurs de formation. Or, la particularité des ingénieurs est qu'ils cherchent à résoudre les problèmes par la construction. Ils bâtissent donc des barrages hydrauliques, des logements, des autoroutes, des routes et des ponts, ainsi que des infrastructures nucléaires, solaires et éoliennes. Ils considèrent même la population comme un matériau de construction.

Le problème, avec la Chine, c'est qu'elle pratique aussi, fondamentalement, l'ingénierie sociale. par exemple, la politique de l'enfant unique et le « zéro Covid ». Il n'y a aucune ambiguïté quant à la signification de ces termes : le chiffre est inscrit dans le nom même de la politique.

J'oppose cet « État-ingénieur » à un « État légaliste », car aux États-Unis, tous les présidents sont passés par des facultés de droit. Le problème avec les avocats, c'est qu'ils excellent davantage dans la protection des richesses que dans la construction proprement dite. C'est sans doute ce qui explique la situation aux États-Unis : le pays voit naître des entreprises pesant des milliers de milliards de dollars, alors même que New York souffre de pénuries de logements, d'un métro vétuste et d'infrastructures déplorables pour quiconque transite par l'aéroport JFK.

Ce que j'aimerais vraiment voir, c'est que les Chinois adoptent un peu plus la culture des avocats et que les Américains utilisent davantage celle des ingénieurs. 

Est-ce que vous ne pensez pas qu’avec Donald Trump, les États-Unis sont en train de s’éloigner de l’« État légaliste » pour devenir plutôt un « État-entreprise » dont la politique est transactionnelle avant d’être fondée sur l’État de droit, et sur l’État tout court ?

Donald Trump n'est pas un avocat ; dans l'âme, il s'apparente bien davantage à un homme d'affaires chinois. Cependant, on retrouve chez lui une dimension propre à cette société très procédurière : c'est un homme qui a menacé de poursuivre absolument tout le monde en justice. Impossible de comprendre le parcours de Donald Trump sans prendre en compte la multitude de litiges qui ont jalonné sa carrière. Il a intenté des procès au New York Times et à la BBC. Avec un peu de chance, il s'en prendra peut-être aussi à Radio France. Il a également cette habitude de mettre les gens en accusation publiquement, devant le tribunal de l'opinion. À ce titre, je pense qu'il reste emblématique de cette société procédurière — dont il est le pur produit - plutôt qu'il ne s'en écarte radicalement.

Vous écrivez que la Chine ne dépassera jamais les États-Unis. Pourquoi ? 

Il y a quelques années, la plupart d'entre nous s'attendaient à ce que le PIB de la Chine finisse par dépasser celui des États-Unis en termes purement nominaux. Aujourd'hui, je pense que si l'on interroge les économistes qui réalisent ce type de projections, on constate un scepticisme bien plus marqué sur la possibilité que l'économie chinoise devienne, dans l'ensemble, plus importante que celle des États-Unis.

Si l'on examine ce système autoritaire, je ne suis pas certain qu'il puisse perdurer tout au long du XXIe siècle : le Parti communiste vieillit, il ne parvient pas toujours à s'adapter efficacement aux nouveaux défis, il fait preuve de brutalité envers trop de segments de la population et ne suscite pas un bonheur ou une satisfaction généralisés au sein du peuple.

Je pense notamment à la démographie chinoise et à la ville de Shanghai - que j'adore et qui est si agréable qu'on pourrait presque dire que Paris devrait être surnommée la « Shanghai de l'Occident ». Pourtant, malgré la qualité de vie, l'air sain et les nombreux parcs de Shanghai, les habitants ne veulent pas d'enfants. L'indice de fécondité y est de 0,6, selon les chiffres officiels. À l'échelle de la Chine tout entière, ce taux est de 1,0, toujours selon les données officielles. En France, ce chiffre avoisine les 1,6. Or, il y a un monde d'écart entre une moyenne de 1,6 enfant par famille et une moyenne d'un seul enfant.

Ainsi, lorsqu'on envisage l'avenir de la Chine à long terme - sur les plans économique, démographique et politique -, je pense que ces facteurs macroéconomiques l'emportent sur les succès technologiques spécifiques du pays, aussi réels soient-ils aujourd'hui - qu'il s'agisse des véhicules électriques, de divers biens industriels ou de l'intelligence artificielle. À mes yeux, le défi majeur est le suivant : la Chine ne sera peut-être pas en mesure de surpasser l'Occident à long terme, mais il est possible qu'au bout du compte, elle parvienne à désindustrialiser totalement l'Allemagne et à anéantir les secteurs automobiles allemand et français ; ce qui constituerait tout de même un problème considérable pour l'Occident.

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Le 24 septembre, Xi Jinping sera reçu par Donald Trump à la Maison Blanche. Au menu notamment la course à la domination dans l'intelligence artificielle. D'ailleurs, en la matière, Donald Trump a affirmé ces derniers jours que les États-Unis étaient devant la Chine. Qu'en pensez-vous ?

Il est indéniable que les États-Unis ont une longueur d'avance sur la Chine en matière de modèles de pointe. Il s'agit essentiellement des modèles les plus avancés, développés par OpenAI, Anthropic et Google DeepMind, qui devancent probablement la Chine de six à neuf mois.

Cela dit, la Chine possède bien d'autres atouts, même si elle ne dispose pas des modèles les plus sophistiqués. Il est fort possible qu'elle se montre bien plus efficace pour déployer l'IA dans le reste de l'économie, car elle mise davantage sur l'IA incarnée et envisage plus sérieusement son intégration dans des machines ou des robots. Les dirigeants chinois considèrent cette technologie comme un simple outil à exploiter. Il est donc trop tôt pour dire qui sortira vainqueur. Si les États-Unis mènent la danse pour l'instant, je ne suis pas certain que cette avance soit durable à long terme.

Revenons aux années 2010 : la Chine semblait bien partie pour s’imposer dans le domaine de l’IA. Mais vous l’écrivez, le président chinois Xi Jinping a stoppé cette trajectoire. Que s'est-il passé ? 

Je pense que ce genre d'erreurs est caractéristique de cet « État-ingénieur ». En 2021, alors que je vivais en Chine, j'ai eu le sentiment d'assister à l'apogée de l'hubris chinoise. Xi Jinping observait alors le chaos engendré par le Covid-19 à l'étranger ainsi que la terrible transition du pouvoir entre Joe Biden et Donald Trump, le 6 janvier. C'est à ce moment-là qu'il a décidé d'imposer des réformes radicales à l'ensemble de l'économie, de s'obstiner dans la politique du « zéro Covid-19 » et de briser l'élan de grands entrepreneurs chinois comme Jack Ma. C'est aussi à cette époque qu'il a tenté de paralyser le secteur immobilier - alors en proie à une dette galopante - en cherchant à empêcher les grands promoteurs de mener à bien leurs projets selon leurs modèles de financement habituels.

À mon sens, ces trois erreurs majeures sont à l'origine de bon nombre des problèmes actuels de la Chine : la politique du « zéro Covid » a sapé la confiance politique, notamment chez les habitants de Shanghai ; le moral des entrepreneurs est au plus bas car Xi Jinping a brisé leur confiance ; et les Chinois se sentent bien plus pauvres aujourd'hui en raison de l'effondrement du secteur immobilier. Il s'agit fondamentalement d'un système communiste autoritaire, façonné par cette logique d'« État-ingénieur » qui prend les décisions majeures - et qui peut parfois se tromper lourdement. C'est là une caractéristique inhérente aux systèmes autoritaires ; c'est aussi pour cette raison que l'on attend des démocraties libérales qu'elles disposent de mécanismes d'autocorrection, leur permettant d'éviter de commettre des erreurs d'une telle ampleur.

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Qu’est-ce qui va déterminer en dernier ressort la confrontation entre la Chine et les États-Unis ? Est-ce qu'ils sont condamnés à se faire la guerre ? 

La Première Guerre mondiale a brisé plusieurs millions de vies. La Seconde Guerre mondiale en a brisé des dizaines de millions. Et je pense qu'il ne faut surtout pas vouloir découvrir combien de vies seraient détruites par une Troisième Guerre mondiale. À mon sens, ce qu'il faut espérer, c'est une situation comparable à la guerre froide. Certes, rares sont ceux qui éprouvent de la nostalgie pour la guerre froide. Mais elle présentait un avantage : elle était « froide ». Bien sûr, le conflit a été « chaud » pour beaucoup de populations en périphérie des grandes puissances - en Afghanistan, au Vietnam ou en Corée.

Toutefois, ce qu'il faut souhaiter, c'est que ces deux grandes superpuissances - débordantes d'énergie et d'esprit entrepreneurial - ne ressentent pas le besoin de s'affronter militairement. J'espère qu'elles entreront plutôt en concurrence pour démontrer au monde laquelle porte la meilleure vision. J'espère qu'elles rivaliseront pour offrir à leurs citoyens le meilleur modèle de vie possible.

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