Suicides de médecins | Plus de 1500 signatures pour une enquête publique

Des médecins demandent la tenue d’une enquête publique thématique sur les décès par suicide de médecins au Québec. Plus de 1500 médecins ont signé une lettre envoyée le 18 septembre au Coroner en chef du Québec.
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Katrine Desautels La Presse Canadienne
La Presse Canadienne a obtenu copie de la lettre, d’abord relayée par TVA Nouvelles. L’objectif de l’enquête réclamée serait notamment de déterminer si certains facteurs professionnels, organisationnels ou systémiques ont pu contribuer aux décès par suicide chez les médecins. Aussi, d’examiner s’il existe des obstacles lorsque les médecins cherchent de l’aide, par exemple les inquiétudes quant à la confidentialité ou leur droit d’exercice.
Le Dr Jean-Paul Brutus, chirurgien plasticien, est l’un des signataires de la lettre. Selon lui, la surcharge de travail et le dénigrement envers les médecins – ce qu’on appelle communément au Québec « médecin-bashing » – font partie des facteurs qui mènent à la détresse psychologique.
Il déplore que depuis plusieurs années, différents gouvernements aient pointé du doigt « les médecins pour les blâmer d’être responsables de toutes les défaillances du système public ».
« Il y a de plus en plus de pression médico-administrative, de plus et en plus de patients, de moins en moins de ressources pour nous aider à faire le travail qu’on doit faire, poursuit Dr Brutus. Il y a une insatisfaction croissante de la population parce qu’elle n’arrive pas à se faire soigner, avec raison. Et malheureusement, les médecins et les soignants – pas juste les médecins, j’insiste là-dessus – sont aux premières lignes pour recevoir l’insatisfaction des patients. »
Le président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), le Dr Vincent Oliva, s’est dit très inquiet de la situation. « Je pense que nous avons la responsabilité collective de tout mettre en œuvre pour prévenir des tragédies. La détresse vécue par les soignants doit être prise au sérieux et toute initiative permettant de mieux comprendre la situation et de sauver des vies doit être entreprise sans attendre », a-t-il mentionné dans une déclaration écrite.
PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE
Le président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), le Dr Vincent Oliva
Dr Oliva, qui a signé la lettre, veut rappeler aux médecins de ne pas hésiter à demander de l’aide, notamment par biais du Programme d’aide aux médecins du Québec (PAMQ).
Un enjeu qui touche toute la population
Le Dr Patrick Bernier est médecin omnipraticien dans la région de Québec. Il n’a pas signé la lettre, mais dit que ce n’est pas parce qu’il est en désaccord. Il siège notamment au Comité sur le mieux-être au travail des médecins de famille de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ).
Selon lui, cela dépasse la profession médicale, l’enjeu est sociétal. « Je pense que ce sont des humains, parmi la société, qui souffrent et ça adonne que ce sont des médecins. Ceci dit, est-ce qu’ils vont moins consulter ? », demande Dr Bernier. Pour répondre, il reprend l’expression selon laquelle les cordonniers sont les plus mal chaussés. « Je pense que c’est beaucoup le cas chez les médecins. »
Dr Brutus met également de l’avant que la qualité des soins est affectée si un médecin ne va pas bien. « Ce n’est pas un problème de médecin. Ce n’est pas un problème de soignants. C’est un problème de santé publique », dit-il.
« On parle du nombre de jours que vous attendez avant d’avoir une chirurgie, on parle du nombre d’heures que vous attendez à l’urgence, mais on ne parle pas de l’état de santé de celui qui doit vous soigner : le médecin, l’infirmière, le préposé, etc. Et ça, je crois que c’est un grave problème parce que la santé des soignants doit faire partie des marqueurs de la qualité d’un système de santé. »
Dans le cadre de la campagne électorale en cours, le Dr Brutus demande aux partis de parler davantage de la santé des soignants.
5 suicides en 5 mois
Comme dans la lettre, Dr Bernier appelle à une meilleure collecte de données pour mieux comprendre les facteurs multifactoriels des décès par suicide, chez les médecins, mais aussi d’autres professions.
Au Québec, chaque décès par suicide fait l’objet d’une investigation par un coroner, peu importe la profession du défunt. Ces investigations visent à faire la lumière sur les causes et circonstances des décès. Les rapports des coroners sont rendus publics au terme du processus.
Or, selon les signataires, ces données ne sont pas suffisamment détaillées pour constater s’il existe une augmentation des suicides chez les médecins. « L’absence de données québécoises publiques, centralisées et suffisamment détaillées nous empêche justement de mesurer adéquatement l’ampleur et l’évolution du phénomène », écrivent-ils.
Dr Bernier parle d’un désalignement entre ce que les médecins voudraient faire et ce qu’ils arrivent à faire. « Quand plusieurs parties de notre temps, on a l’impression qu’il est gaspillé à faire autre chose que de soigner des gens et de sauver des vies, ça finit par justement créer au départ une frustration […] puis vouloir que ça change, puis de se rendre compte qu’on n’a pas le pouvoir de faire changer les choses », déplore-t-il.
« Depuis le mois de mars 2026, cinq décès de médecins québécois rapportés comme étant survenus par suicide ont été portés à notre connaissance, peut-on lire dans la lettre. Ces décès ont touché des médecins omnipraticiens et spécialistes de différentes régions du Québec. »
La lettre cite l’Enquête nationale sur la santé des médecins menée en 2025 par l’Association médicale canadienne pour souligner que la situation est préoccupante. Selon ces données, 46 % des médecins et résidents interrogés rapportaient un niveau élevé d’épuisement professionnel.
Ce sondage, auquel ont répondu environ 3300 médecins à différents stades de leur carrière (médecins en exercice, médecins résidents, stagiaires postdoctoraux) indique que 34 % ont eu des pensées suicidaires au cours de leur vie et 11 % au cours des 12 mois précédant l’enquête.
Dans un courriel transmis à La Presse Canadienne, le Bureau du coroner a dit être « sensible à la situation soulevée, des investigations concernant les décès visés sont déjà en cours et une analyse approfondie de la demande d’enquête publique est amorcée. Pour l’instant, il est trop tôt pour se prononcer sur la tenue d’une telle enquête publique ».
La couverture en santé de La Presse Canadienne est soutenue par un partenariat avec l’Association médicale canadienne. La Presse Canadienne est seule responsable de ce contenu journalistique.
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