Adélard, entre mémoire du territoire et nouveaux horizons
Le centre de résidences en art actuel Adélard, à Frelighsburg, se penche dans ses expositions automnales sur l’histoire de personnes noires de Brome-Missisquoi, dont certaines sont arrivées au pays grâce au chemin de fer clandestin, un réseau qui permettait de fuir l’esclavage aux États-Unis. Il propose en parallèle une installation sonore qui réactive l’orgue d’une église reconvertie du village, réalisée dans le cadre d’un projet avec la Galerie de l’UQAM et MICA.
Fondé en 2019, Adélard a enregistré l’an dernier un record d’affluence avec plus de 7000 visiteurs en quelques mois seulement. C’est que l’organisme occupe une ancienne grange au cœur de Frelighsburg, où il ne peut accueillir le public l’hiver. Il prévoit donc de rénover un bâtiment inoccupé, situé juste en face. Ce nouveau lieu, dont l’ouverture est envisagée pour 2027 ou 2028, doit lui permettre de proposer des expositions et des ateliers toute l’année. Il compte ainsi renforcer son ancrage dans la région touristique des Cantons-de-l’Est.
« On conçoit le patrimoine comme un matériau vivant, explique le directeur, Gauthier Melin. D’un côté, on peut, avec notre programmation, l’aborder pour mettre en lumière des réalités historiques en soulevant des enjeux politiques actuels. De l’autre, on a toujours travaillé à partir du patrimoine bâti de la région. L’église anglicane Bishop Stewart Memorial et ce nouveau bâtiment du XIXe siècle, dont on veut préserver le cachet historique, en sont de bons exemples. »
Fabulation critique
La beauté bucolique des lieux renferme néanmoins une histoire sombre, éclairée dans l’exposition collective Faire partie du paysage, présentée sur les deux étages de la grange. « Un paysage peut paraître silencieux et offrir une continuité naturelle, une forme d’évidence géographique perçue comme une mémoire stable, peut-on lire dans le texte de la commissaire et artiste Emmanuelle Jacques, cosigné avec l’artiste-chercheuse Michèle Magema. Pourtant, aucun paysage n’est neutre. »
Si Brome-Missisquoi a été, en raison de sa proximité avec la frontière américaine, l’un des points de chute de réseaux permettant le passage de personnes noires fuyant l’esclavage, la région a aussi été le théâtre de sévices. Issues de résidences à Adélard et nourries par les recherches de l’artiste Anna Jane McIntyre, les œuvres de l’exposition évoquent des histoires comme celle de Jacobus, un garçon de 11 ans acheté par Abraham Freligh, fondateur du village. Le nom de l’enfant a été repéré dans un inventaire des biens dressé après la mort de Freligh. L’enfant aurait vraisemblablement été réduit à l’esclavage à New York, puis emmené au Canada, jusqu’à Saint-Armand, pour divertir la famille de Freligh. Jean-Marc Superville Sovak s’inspire de son parcours dans l’installation Hommage à Jacobus.
« Toute l’exposition s’apparente à la fabulation critique, une démarche qui s’appuie sur des faits documentés pour imaginer de nouvelles représentations du réel ou d’autres usages du territoire », explique Gauthier Melin. Le projet réunit en tout sept artistes et mêle vidéo, dessin au fusain, peinture, collage ou encore sculpture.
Cosmologies
Lors de notre passage à l’église Bishop Stewart Memorial, les artistes mexicains Marcela Armas et Gilberto Esparza, qui forment un couple, nous ont accueilli tandis que leur enfant lançait à répétition un avion de papier le plus haut possible, vers le toit pointu du bâtiment. Un geste à propos pour leur installation, tournée vers le cosmos. Sidéral – gravité sans frontières, champs célestes place en effet au centre du lieu un fragment de météorite prêté par le Planétarium de Montréal. Des capteurs en traduisent les champs magnétiques en représentations graphiques, qui permettent à leur tour à une machine conçue sur mesure de faire résonner l’orgue de l’église. Accompagnée de schémas explicatifs, l’expérience est impressionnante.
« C’est la première fois qu’on construit un système informatique en fonction d’un instrument existant, souligne Marcela Armas. On a voulu combiner, dans notre montage sonore, ce son si particulier à des extraits d’entrevues avec des habitants autochtones d’une région argentine où la météorite est tombée, pour faire ressortir différentes cosmologies et divers points de vue politiques. » L’œuvre s’inscrit dans le projet Une assemblée pour le cosmos, issu d’une entente entre plusieurs organismes, dont le consulat du Mexique à Montréal.
Activités à l’année
Situé au 32, rue Principale, à Frelighsburg, le nouveau bâtiment, qui abritera les bureaux d’Adélard, une salle d’exposition, des studios de création, des espaces de médiation et des appartements pour les artistes, permettra la diffusion de telles propositions artistiques toute l’année. Cette expansion a été rendue possible grâce à une acquisition par l’écosociologue Laure Waridel et son conjoint, l’avocat Bruce W. Johnston, tous deux résidents de la région. Ils loueront les lieux au centre à long terme.
À notre arrivée pour les vernissages, pendant la fin de semaine, l’esprit communautaire d’Adélard était palpable : bénévoles et employés se prêtaient main-forte pour les derniers préparatifs, tandis que Gauthier Melin semblait connaître tout le monde sur place. Les fondateurs de l’endroit, Sébastien Barangé et le journaliste de Radio-Canada Gérald Fillion, ont d’ailleurs choisi d’en faire un organisme à but non lucratif plutôt qu’une fondation privée. Une manière de prolonger leur engagement philanthropique tout en permettant à l’organisme de fonctionner de façon autonome.
Gauthier Melin, lui, se voit poursuivre l’aventure encore un bon moment. « Je me sens chez moi ici. J’y suis depuis six ans et j’y travaille comme directeur depuis quatre ans. Avec nos nouveaux espaces, on solidifie l’identité qu’on a créée pour ce lieu, ancré dans sa communauté. On y propose des résidences destinées aux artistes émergents, d’autres liées à des projets spéciaux, d’autres encore sur appel ou en recherche-création. Cette mixité-là nous est très précieuse. »
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