Ne jamais apprendre
En avez-vous secrètement plein le dos, vous, les Québécois et les Franco-Canadiens bien élevés, d’entendre les mêmes gémissements officiels chaque fois que l’anniversaire du 11 Septembre déroule sa splendeur médiatique et rhétorique ? Entretenez-vous des doutes cachés au sujet de l’innocence présumée de ces États-Unis prétendument martyrisés tout du long de sa vaste étendue par une bande de terroristes furieux contre la liberté d’un peuple infidèle et irrespectueux des leçons et maximes du prophète Mohammed ?
L’amplification frénétique des commémorations a été couronnée cette année par les déclarations de la commissaire de la police de New York, Jessica Tisch. Le New York Post, canard chouchou de Donald Trump, y a vu un moyen pour rétablir la « clarté morale ». « Les hommes qui ont attaqué cette ville étaient des terroristes, a-t-elle dit. Les hommes et les femmes qui ont couru dans les tours pour sauver des vies innocentes étaient des héros. Vingt-cinq années ne peuvent pas brouiller cette distinction et honte à ceux qui le font. »
Cette sortie ne vous rend-elle pas soupçonneux ?
Eh bien, moi, oui. Je me méfie des idées reçues concernant le 11 Septembre. Par contre, je me suis toujours interdit de formuler des critiques tout haut, de peur d’offenser mes concitoyens new-yorkais qui ont vécu le jour maudit ou de me retrouver la gueule cassée par la veuve d’un pompier mort dans une des tours. Mais cela a changé le 15 septembre dernier, à quelques mètres de mon bureau de Broadway, à l’angle de Bleecker. C’est là que j’ai pris conscience de la fausseté d’un exercice mémoriel devenu largement le reflet d’une célébration de la bonté américaine en lieu et place de l’expression d’un authentique deuil national.
Devant moi se baladait un homme d’un certain âge vêtu d’un t-shirt bleu marine portant au dos l’inscription « FDNY / Rescue & Recovery / Ground Zero / September 11, 2001 », ainsi qu’à l’avant une silhouette des tours jumelles entourées d’images, dont celles de la ligne d’horizon de Manhattan, d’un grand drapeau américain et de trois formules (ou slogans) : « Proud to be an American », « New York’s Bravest » et, en écriture cursive, « God Bless America ». Je n’ai pas demandé à ce monsieur où il était, vraiment, le 11 septembre 2001, mais je me suis interrogé sur son choix de porter, à New York, ce t-shirt de mauvais goût de boutique souvenir et certainement interdit au musée du Mémorial du 11 Septembre.
Étonné par sa gaucherie, je l’ai pris en photo. C’était un peu comme si, dans l’État du Montana, quelqu’un décidait de porter un t-shirt célébrant la bataille de Little Bighorn, là même où les guerriers de Sitting Bull et Crazy Horse ont massacré le général Custer et ses soldats, que l’on pourrait comparer aux pompiers et aux policiers piégés dans les deux tours, au moment de leur effondrement, sans chance de survie.
Toutefois, ce qui m’agace vraiment dans toute cette fanfare, ce n’est pas tant la tenue du type ignorant — ni même les déclarations sottes de Trump selon lesquelles sa guerre en Iran s’inscrit dans la continuation de la lutte sainte contre le terrorisme entamée par George W. Bush, en 2001. Le pire affront, c’est l’absence de discussions sérieuses entourant les origines du 11 Septembre, conversations qui pourraient nous mener à la vérité entourant le sort des 2977 innocents. On se plaît à réduire les attentats à l’expression d’un « mal pur », mais ils sont aussi le résultat de la politique étrangère américaine et de l’indifférence des élites politiques censées se porter garantes de la sécurité de la population.
Qui était Oussama ben Laden ? Un gosse de riches élevé en Arabie saoudite qui a trouvé dans la guerre islamiste pour expulser l’Union soviétique de l’Afghanistan, de 1979 à 1989, un sens à sa vie. Fournisseur d’armes aux moudjahidines, Ben Laden jouissait vraisemblablement du soutien et de la collaboration de la CIA, engagée pour sa part dans l’infernale guerre froide contre le communisme, partout dans le monde.
Devenu un pieux musulman, Ben Laden a fondé al-Qaïda peu avant la fin de l’occupation des Russes irréligieux. La realpolitik contre-productive et simpliste des États-Unis s’y est faite brillamment visible. Elle aura servi à appuyer un islamiste puritain et radical, au prétexte que « l’ennemi de mon ennemi est mon ami », et ce, malgré les croyances violemment antiaméricaines dudit ami arabe.
C’est l’intervention des États-Unis contre Saddam Hussein, lancée depuis la terre sacrée du royaume saoudien en 1990-1991, qui a conduit Ben Laden et ses confrères wahhabites à se tourner décisivement contre les infidèles de Washington et de New York. L’arrogance et l’aveuglement des Américains à l’égard de la rage islamiste croissante se sont manifestés dans la décision de Colin Powell et des génies du Pentagone de faire pression sur le roi Fahd pour qu’il accepte le déploiement de forces militaires américaines en sol du gardien de l’Islam, à moins de 800 kilomètres de la Mecque, quelques jours après l’invasion irakienne du Koweït.
Tactiquement inutile, la « défense » de l’État bédouin a quasiment garanti la revanche de Ben Laden, déjà dégoûté par la décadence et l’hypocrisie religieuse de la famille royale. Avec un djihad pour de bon, alimenté par 15 pirates de l’air saoudiens, mais aussi, peut-être, avec l’argent d’autres puissants Saoudiens, qui ont mis en action leur propre realpolitik ou exécuté leur propre règlement de comptes.
Je me range du côté des familles des victimes du 11 Septembre, et j’appuie leur procès contre le gouvernement saoudien, parmi d’autres, lequel est entravé par les raisons d’État de cinq administrations présidentielles. Leur porte-parole, Terry Strada, la seule voix dissidente entendue aux cérémonies officielles à New York, a dénoncé cette trahison en faveur des copains saoudiens. En vain. « Ne jamais oublier », claironnent les propagandistes du 11 Septembre. « Ne jamais apprendre » serait plus juste.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.