«Ladies and Gentlemen, Brian Mulroney»: un documentaire psychédélique au TIFF
Cette année, le Festival international du film de Toronto a choisi en guise de pièce de résistance pour sa très courue section Midnight Madness le documentaire Ladies and Gentlemen, Brian Mulroney de Matthew Rankin. Une décision qui tombe sous le sens, au vu du résultat. En effet, le cinéaste montréalais originaire de Winnipeg revisite l’ascension de l’ex-premier ministre en optant pour une forme complètement psychédélique et un ton jouissivement satirique. Cela, en recourant à une quantité impressionnante d’archives bien réelles.
Pourquoi Brian Mulroney plutôt qu’un autre politicien canadien ? Parce qu’il est celui qui a marqué l’imaginaire de Matthew Rankin, 46 ans, lorsqu’il était enfant. « Je suis totalement awestruck quand je vois Mulroney aller, même si ce n’est pas une personne pour qui je voterais », confie le cinéaste lors d’un entretien qui paraîtra dans Le Devoir au moment de la sortie en salle cet hiver.
Cette tension entre l’admiration de Rankin pour le sens du spectacle (cette électrisante mise au tapis de John Turner lors du débat électoral de 1984) et les prouesses stratégiques de Mulroney (sa seconde tentative réussie de prendre la tête du Parti progressiste-conservateur), et les, disons, aléas de l’ambition du politicien (un nom : Joe Clark) constitue l’une des grandes forces du documentaire.
Un documentaire qui se présente comme un vieux film de série B, voire comme une série télévisée des années 1970-1980, à grand renfort d’intertitres et de polices de caractères assorties. Sans oublier tous ces choix musicaux aussi improbables que judicieux…
Le brio de Rankin
L’entrée en scène que réserve à son sujet l’aussi doué qu’inclassable réalisateur des fabuleux Tesla : lumière mondiale, Le vingtième siècle (biographie fantasmée d’un jeune Mackenzie King) et Une langue universelle (choix du Canada dans la course à l’Oscar du meilleur film étranger) est en cela représentative.
On se trouve alors au congrès de 1976, lors duquel le Parti progressiste-conservateur du Canada doit élire un nouveau chef. Apparatchiks et commentateurs évoquent à la caméra une certaine grogne concernant le candidat Mulroney, qui tenterait d’« acheter » la chefferie au moyen d’une campagne dispendieuse. Et les aspirants au trône, dont le futur vainqueur Joe Clark, de se succéder sur la scène.
Son tour venu, Brian Mulroney arrive dans une voiture de luxe dont il émerge vêtu de pied en cap avec le glamour clinquant de Liberace. On l’aura compris, ce dernier passage est l’une des « fantasmagories » de Rankin venant représenter — par la caricature, dans ce cas précis — ce qui a été dit plus tôt dans de vrais extraits audiovisuels du temps (dénichés dans les archives de Radio-Canada, du Parti conservateur et de l’ONF, qui produit d’ailleurs ce film-ci).
Le brio de Rankin va toutefois plus loin. Par exemple, lors dudit congrès, le cinéaste utilise deux sources distinctes, l’une montrant l’ex-premier ministre John Diefenbaker et l’autre, Brian Mulroney, afin de créer de toutes pièces un puissant duel de regards entre les deux hommes, dont on jurerait qu’ils se toisent réellement.
Tout du long, Rankin exhume des bouts de reportages, des documents internes et autres documentaires passés, en entrecoupant le tout de fulgurances fantaisistes, comme lorsqu’on voit Brian Mulroney, en une sorte de collage « bédéesque », jouer au ballon avec la tête de Joe Clark. Cela, alors qu’on entend le premier jurer qu’il soutient le second, qu’il vaincra finalement en 1983.
Sympathique et critique
À cet égard, le portrait de Rankin se révèle à la fois sympathique au « personnage » Mulroney, mais très critique également. À chaque trait d’humour, fût-il noir ou absurde, Rankin semble nous dire : « Je ne suis pas dupe, et je sais que vous non plus. »
À ce propos, lors dudit entretien, le cinéaste explique : « Il y a de l’ironie et du ridicule dans le film, mais je pense que c’est important d’insister sur sa dimension satirique. Je crois que la satire représente un rempart contre le pouvoir. Comment dire ça ? C’est un peu comme avoir une presse libre ou une Cour suprême ou des élections tous les quatre ans. Je pense que la satire fait partie de cette même démarche démocratique. »
« Critiquer la politique par la satire, ça fait partie de la démocratie et de la citoyenneté. Et je pense que c’est malheureusement quelque chose qu’on voit de moins en moins. À l’époque de Mulroney, quand j’habitais à Winnipeg, la satire était très présente dans le paysage culturel du Canada, et très sophistiquée. Ça valait à l’échelle planétaire. Aujourd’hui, c’est beaucoup moins le cas. Et ça me préoccupe. Parce que je pense qu’on a plus que jamais besoin de la satire, en cette époque de plus en plus autoritaire. »
Il en résulte un objet rare. À savoir un documentaire à valeur historique indéniable, mais présenté dans un écrin cinématographique foncièrement, merveilleusement, iconoclaste.
Le film Ladies and Gentlemen, Brian Mulroney sera présenté aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal cet automne avant de prendre l’affiche cet hiver.
François Lévesque est à Toronto en partie grâce au soutien de Téléfilm Canada.
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