«Une photo à Saigon. Coups de feu sur deux vies»: une image qui vaut mille milliards de maux
C’est une des photographies iconiques des guerres du XXe siècle, un des plus sanglants de l’histoire. Elle figure au triste panthéon avec Raising the Flag on Iwo Jima, de 1945, ou Tank Man, montrant un homme seul face à une colonne de blindés à Pékin en 1989. Celle-là montre le moment précis de l’exécution du capitaine Nguyen Van Lem par le général Nguyen Ngoc Loan le 1er février 1968, à Saigon.
Le cliché pris par Eddie Adams, photographe de l’Associated Press (AP), a fait le tour du monde en quelques heures à l’époque. L’image a contribué à exposer la barbarie de cette guerre tout autant que la photographie de la petite Kim Phuc, brûlée au napalm en 1973. Le documentaire récent de Netflix The Stringer. Un photographe pour l’histoire prétend décortiquer la paternité de cet autre cliché majeur de la guerre du Vietnam.
Saigon Execution date du lendemain du début de l’offensive dite du Têt, lancée en ce jour de fête du Nouvel An par des dizaines de milliers de combattants du Nord contre le régime du Sud. Eddie Adams et d’autres reporters suivent alors un groupe de soldats sud-vietnamiens qui vient d’arrêter un homme vêtu d’un short et d’une chemise à carreaux. Le groupe s’arrête en pleine rue. Le général, chef de la police nationale sud-vietnamienne, pointe un Smith & Wesson et tire dans la tête de Nguyen Van Lem, capitaine du Front national de libération.
Le cinéaste québécois Kim Nguyen (Truffe, Rebelle…) fait de cette terrible image le sujet central de son nouveau documentaire, Une photo à Saigon. Coups de feu sur deux vies. À vrai dire, le travail, remarquable et digne de figurer dans une anthologie, met en évidence les répercussions de l’instant-monument sur beaucoup plus que deux vies.
« Je raconte l’histoire de cette photo et surtout les histoires derrière cette photo, celles des personnes interconnectées par cet événement », dit le cinéaste, rencontré au siège de l’Office national du film du Canada, à Montréal, puisque l’organisme fédéral coproduit le film. « J’aime le documentaire, le processus de création d’un documentaire qui permet de se laisser porter par les découvertes au fur et à mesure des explorations. Dans ce genre, on découvre après coup ce qu’on fait. »
L’idée de départ a été fournie par Dimitri Katadotis, producteur de la CBC. Il est remercié comme idéateur dans le générique. Charles Nguyen, ami montréalais de M. Katadotis, lui a expliqué un jour que la photo de Saigon avait pour lui une signification familiale : son père avait assisté à l’exécution et on pouvait le voir partiellement sur le cliché. « Dimitri a publié cette information sur son Facebook et de fil en aiguille l’équipe de Noble Films a pensé à moi. Le sujet m’a beaucoup interpellé et pas seulement parce que je suis en partie d’origine vietnamienne. »
Le père de Kim Nguyen est arrivé à Montréal au début des années 1960 pour ses études. Son grand-père a eu des sympathies communistes. Un de ses oncles a combattu dans l’armée du sud soutenue par les États-Unis. Le patronyme Nguyen est massivement utilisé au Vietnam et aucun des protagonistes du film le portant n’est de la famille du cinéaste.
« Il y a beaucoup de sensibilité et de douleurs encore dans la communauté vietnamienne, dit-il. Il y a des craintes aussi par rapport à la réception d’un film qui traite de la guerre. Je ne pouvais pas faire ce documentaire comme si j’avais vécu la vie d’un réfugié, d’une victime de la guerre. J’ai vraiment fait ce travail comme un anthropologue. »
Son enquête vraiment exceptionnelle, aussi originale que bouleversante, étendue sur trois ans, raconte donc l’histoire de Charles, mais aussi et surtout celle de sa mère, May Ly, réfugiée avec sa famille à Montréal, maintenant installée avec son nouveau conjoint états-unien sur une île près de Seattle. La vie incroyable de cette femme se révèle par couches sidérantes.
« Une guérison possible »
Le documentaire va aussi à la rencontre au Vietnam de proches du capitaine assassiné, ses deux enfants, Ngoc Loan et Dung Thong, restés au Vietnam. « On avait un tiers du film, on tournait depuis un an quand il est devenu évident qu’il fallait équilibrer le travail en établissant des liens avec la personne exécutée, raconte le cinéaste. Ce n’était pas prévu au départ. On a lancé des perches. Les enfants du général nous ont accueillis à bras ouverts. Je pense qu’ils ne pouvaient pas nécessairement mettre le doigt dessus, mais qu’ils ont peut-être senti qu’il y avait une guérison possible à travers ça. »
Les perspectives et les ramifications s’entremêlent. Les révélations chocs se multiplient. Le portrait de groupe à partir d’un clic surpuissant débouche sur des questions profondes. Une des plus porteuses concerne le rituel du deuil, l’hommage ultime dû aux morts qui offre sinon une rédemption au moins un apaisement. Les proches de Nguyen Van Lem cherchent à s’affranchir de cette dette des vivants vis-à-vis du défunt dont le corps a disparu sans les honneurs et les rituels attendus.
Le film a aussi le grand mérite d’offrir aussi plusieurs témoignages vietnamiens sur l’épouvantable conflit fratricide. « Je me suis donné comme devoir de relayer des voix invisibles, sans jugements », dit le cinéaste. On entend la sœur du capitaine, elle aussi combattante du nord, avouer être encore en colère contre plus d’un siècle d’impérialisme. L’occupation occidentale du Vietnam a débuté avec l’occupation de la Cochinchine par les troupes françaises et s’est prolongée jusqu’en 1975, avec la fin de la guerre menée par les États-Unis et leurs alliés nationaux.
L’implication des Vietnamiennes
« La douleur de la guerre est encore présente chez beaucoup de gens partout, dit le cinéaste. Mais moi je voulais surtout témoigner de l’implication des Vietnamiennes dans la guerre. Elles ont été des moteurs très importants de l’histoire. Les films américains les ont beaucoup montrées comme des victimes, sans capacité d’action, et comme des prostituées. C’est vraiment le contraire. Les femmes vietnamiennes étaient très fortes et très résilientes. »
Un autre fil rouge foncé concerne la vérité floue des images. Une partie détonnante fait parler la photo elle-même. Les informations et les observations livrées restent pertinentes, mais ce truc narratif saugrenu ne convainc pas. Dommage, même si c’est un détail dans un ensemble autrement surpuissant.
Le chef de la section photo de l’AP, mort quelques mois après le tournage, réchappe la démarche analytique avec des réflexions très fortes sur la photographie de guerre, l’importance du noir et blanc dans cette pratique et la valeur ajoutée de l’arrêt sur image par rapport aux vidéos. Seulement, même cette photo centrale du XXe siècle ne montre par tout, ne dit pas tout. Le documentaire explore cette ambiguïté fondamentale de la représentation du réel. « Même si tu penses avoir capté la réalité, il reste toujours du flou », résume le cinéaste Kim Nguyen.
Il est retourné à la fiction pour son prochain film, Le sablier. Il s’agira d’une adaptation du récit de la Québécoise Edith Blais, kidnappée pendant 450 jours avec son compagnon par un groupe djihadiste dans le Sahara au tournant de la décennie. Une autre histoire sur un autre conflit…
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