Leurre de jeunes investisseurs | Mirage mirobolant à Miami

Il avait le Range Rover, la montre de prestige et les vêtements de luxe. D’ex-partenaires d’affaires d’un entrepreneur québécois qui s’est lancé dans la location de Lamborghini à Miami allèguent qu’il a leurré de jeunes investisseurs en affichant un train de vie somptueux pour leur vendre des concepts de franchise foireux.
Publié à
Gabriel Beaupré-Poirier se targue sur Instagram d’être parti « avec 0 $ dans son compte » pour créer un modèle d’affaires unique lui permettant de « transformer en cash flow » son parc de voitures exotiques, incluant trois Lamborghini, une Rolls-Royce, une Mercedes Maybach, une Bentley et une Corvette.
« Si tu veux apprendre de A-Z sur le car rental business, écris-moi en DM [message direct] », dit le jeune entrepreneur aux 5600 abonnés de son compte @Invest.With.Gab.
Gabriel Beaupré-Poirier, âgé de 25 ans, omet toutefois de dire que, malgré son jeune âge, il a déjà deux faillites vertigineuses à son actif au Québec, totalisant des passifs de près de 1,4 million.
Il a refusé de nous accorder une entrevue.
Six entrepreneurs qui disent avoir été victimes de ses différents stratagèmes soutiennent avoir perdu des dizaines de milliers de dollars en lui faisant confiance ces derniers mois. Ils se sont tous fait promettre plusieurs fois de se faire rembourser par M. Beaupré-Poirier.
L’un d’eux, Olivier Dickner, n’avait que 17 ans lorsqu’il s’est lancé en affaires avec M. Beaupré-Poirier, empruntant 87 000 $ à la banque avec un autre entrepreneur pour ouvrir un centre de divertissement pour enfants à Rivière-du-Loup. À titre de franchiseur « clés en main », M. Beaupré-Poirier devait fournir des machines de pinces à toutous, un bar à ramen, du bubble tea et d’autres équipements qu’il promettait d’acquérir auprès d’un fournisseur en Chine, affirme M. Dickner, facture à l’appui.
M. Dickner dit n’avoir reçu qu’une partie de sa commande, dont plusieurs appareils défectueux, qui l’ont empêché d’ouvrir son commerce et acculé à la faillite.
Les achats d’équipement promis par M. Beaupré-Poirier ont été facturés par la société de portefeuille 9507-9596 Québec inc., appartenant à son oncle, l’avocat Stéphane Lalancette, spécialiste des fusions et acquisitions au sein au cabinet Fasken, en utilisant l’adresse postale du cabinet.
Des captures d’écran fournies à La Presse montent qu’Olivier Dickner a versé 12 500 $ par Interac au numéro de téléphone cellulaire de Me Stéphane Lalancette, en février 2025, alors qu’il était encore mineur. Me Lalancette a aussi reçu un versement par transfert bancaire de 105 000 $ en février 2026, vraisemblablement dans son compte personnel, dans le cadre d’un autre projet avorté de franchise de food truck avec un autre ex-partenaire de Gabriel Beaupré-Poirier, selon une capture d’écran et des documents vus par La Presse.
Me Lalancette a représenté Gabriel Beaupré-Poirier à titre d’avocat dans des procédures liées à sa faillite personnelle de 550 000 $ en avril 2025.
« Selon les renseignements dont nous disposons actuellement, nous n’avons aucune raison de croire que Stéphane Lalancette a pris part à une activité frauduleuse liée aux gestes reprochés à Gabriel Beaupré-Poirier », a déclaré le cabinet Fasken dans une déclaration transmise à La Presse par courriel. Le cabinet ajoute que son compte en fidéicommis n’a jamais été utilisé pour ces transactions.
Une ascension formidable
Gabriel Beaupré-Poirier était lui-même mineur lorsqu’il a goûté à son premier succès en affaires, en démarrant une marque de vêtements appelée Wehere avec son ami d’enfance, Karim Berté.
Dès 2017, les deux adolescents vendaient leurs vêtements de streewear de bouche à oreille dans la région de Québec et sur les réseaux sociaux, explique M. Berté, photos et vidéos à l’appui.
En 2021, face au succès viral de Wehere, M. Beaupré-Poirier a poussé le concept un cran plus loin, ouvrant des boutiques Wehere à la Place Laurier, aux Galeries de la Capitale et au Carrefour Laval. « Au fond, j’ai été sa première victime, dénonce Karim Berté. Je lui ai fait aveuglément confiance, et il a enregistré les papiers de la compagnie uniquement à son nom », relate-t-il. « Un moment donné, j’ai demandé qu’on clarifie la situation dans une rencontre de propriétaires, et il m’a fait comprendre que je n’étais plus dans la compagnie. »
Une débâcle foudroyante
Les boutiques Wehere se sont brusquement effondrées après quelques mois d’exploitation, déclarant faillite en janvier 2024, avec un passif de 817 000 $. Le cabinet Fasken faisait partie de créanciers, à hauteur de 7800 $.
Le syndic à la faillite commerciale, Jocelyn Renaud, de la firme Raymond Chabot, affirme que les droits dans le nom Wehere n’ont pas été cédés ou vendus dans le cadre de la faillite, « car l’entreprise avait, dans la semaine précédente à sa faillite, fait changer son nom pour redevenir une compagnie numérique ».
Les documents du Registre des entreprises montrent que, quelques jours avant la faillite, Boutique Wehere inc. a cessé d’utiliser son nom d’affaires pour devenir une entreprise à numéro. Me Lalancette a fondé une nouvelle société de portefeuille le lendemain, 9507-9596 Québec inc., dans laquelle les noms d’affaires Boutique Wehere et Vêtements Wehere sont réapparus quelques jours après la banqueroute. La marque de commerce a aussi été protégée à l’Office de la protection intellectuelle après la faillite.
Gabriel Beaupré-Poirier a continué de promouvoir et d’écouler les vêtements Wehere sur TikTok malgré sa faillite commerciale, selon une vidéo datant de juin 2024.
Gabriel Beaupré-Poirier a déclaré une faillite personnelle – avec des passifs de 550 000 $ – quelques mois plus tard. Me Lalancette a été impliqué à titre d’avocat dans un recours lié à cette faillite.
Il s’est cependant vite remis en selle, se rapprochant d’un entrepreneur de Québec, Pierre-Antoine Morency, propriétaire de plusieurs franchises de restaurant, à qui il a caché l’ampleur de ses faillites, affirme ce dernier. « Il avait une drive, une personnalité incroyable, il était rapide sur le téléphone et il ne se faisait pas dire non. Je me disais : “Wow, c’est un petit gars sorti de nulle part qui veut juste se rebâtir” », relate M. Morency.
De fil en aiguille, M. Morency et son partenaire d’affaires lui ont confié des mandats commerciaux et l’ont invité à venir travailler avec eux à leur résidence d’hiver en Floride – un penthouse – pour développer différents projets d’affaires, dont l’importation de matériel de la Chine.
« Flasher son lifestyle sur les réseaux »
« Gabriel disait qu’il développait ses propres projets de franchise en parallèle – des animaux roulants en peluche dans les centres commerciaux – et disait que ses affaires allaient bien. » Pour l’aider à conclure un projet de contrat avec un investisseur américain, M. Morency lui a prêté ses véhicules de luxe, un Range Rover et une Audi R8, que Gabriel Beaupré-Poirier a continué à utiliser pendant plusieurs semaines « en faisant 10 fois le kilométrage » qu’il l’avait autorisé à faire, affirme M. Morency.
« Dans le fond, il se servait de mes voitures pour flasher son lifestyle sur les réseaux sociaux. Il faisait descendre des jeunes investisseurs potentiels du Québec dans des hôtels pas loin pour aller dans des strip clubs et les faire jouer à la grosse vie », raconte M. Morency.
Manuel Gaudreau-Poudrette, un médecin spécialiste de Gatineau qui se décrit comme un « ange investisseur », dit avoir rencontré Gabriel Beaupré-Poirier dans un restaurant de Miami à l’occasion d’un « voyage d’agrément » à cette période.
« Il est arrivé au volant d’un Range Rover récent, d’une valeur que j’estime à 250 000 $ et il m’a dit que c’était le sien », se souvient le Dr Gaudreau-Poudrette.
Gabriel Beaupré-Poirier lui a alors présenté son projet de « flotte de véhicules de prestige » qu’il voulait louer. Il a convaincu le médecin d’investir 200 000 $ dans l’affaire en payant pour des mises de fonds de véhicules avec sa carte de crédit.
« Il s’est présenté avec beaucoup d’assurance, d’une façon articulée, avec des vêtements soignés, une montre de prestige, je n’ai pas vu de drapeau rouge. Ce sera ma leçon à retenir pour l’avenir », commente le médecin spécialiste.
Implication d’un comptable radié
Selon le Registre des entreprises du Québec, Gabriel Beaupré-Poirier a cristallisé cette relation d’affaires en fondant une entreprise dont le siège social est établi à l’adresse du bureau d’un comptable de Québec, Burt Brassard.
M. Brassard, qui n’a pas répondu à notre demande d’entrevue, a été radié de l’Ordre des CPA du Québec pour 17 mois, le 2 octobre dernier, après avoir plaidé coupable à des accusations d’avoir fait de fausses déclarations TPS/TVQ entre 2020 et 2024, d’avoir déclaré au fisc des charges d’exploitations de 118 000 $ supérieures à la réalité pour sa société Burt Brassard CPA inc. et pour entrave à l’enquête du syndic.
M. Beaupré-Poirier n’avait théoriquement pas le droit de fonder cette entreprise, puisqu’il est toujours failli, selon le registre du Surintendant des faillites.
Le Dr Gaudreau-Poudrette, questionné par La Presse au sujet de ces anomalies et d’allégations de pratiques d’affaires douteuses de Gabriel Beaupré-Poirier qui ont fusé sur l’internet, s’est officiellement retiré de leur entreprise conjointe le 21 octobre. « J’ai pris des mesures juridiques » pour vérifier l’authenticité des documents d’achat de véhicules fournis par Gabriel Beaupré-Poirier, indique-t-il. « C’est un peu du damage control. »
Selon le Registre des entreprises, Me Stéphane Lalancette a quant à lui retiré les noms d’affaires Boutique Wehere et Vêtements Wehere de sa société de portefeuille, le 13 octobre, trois jours après qu’Olivier Dickner a révélé ses déboires avec Gabriel Beaupré-Poirier sur TikTok.
Ni Me Lalancette ni le cabinet Fasken n’ont répondu à nos demandes d’éclaircissement à ce sujet.
Le cabinet Cain Lamarre, qui représente l’entreprise de Me Lalancette, assure que la société n’a jamais été impliquée de quelque façon que ce soit dans l’entreprise de location de voitures de son neveu en Floride.
« Trop beau pour être vrai »
Les nombreuses vidéos du parc de voitures exotiques diffusées par Gabriel Beaupré-Poirier sur les réseaux sociaux ont notamment attiré l’attention de Maxime Ouimet, un influenceur connu sous le nom de Police du peuple, qui exploite en Floride une entreprise aidant les gens d’affaires à obtenir des visas d’exploitation commerciale.
« Je l’ai contacté parce que je voyais qu’il flashait pas mal pour p’tit jeune de 25 ans », dit M. Ouimet. Il a fait une vidéo avec lui, qui a « attiré pas mal d’attention », dans laquelle Gabriel Beaupré-Poirier se vantait de faire 10 000 $ toutes les trois semaines avec ses locations d’autos, indique l’influenceur.
M. Ouimet affirme lui avoir ensuite offert ses services pour régulariser son entreprise en Floride, avec l’aide d’une avocate et d’une technicienne juridique. « Il n’a jamais été capable de fournir de preuve de police d’assurance pour ses véhicules », dit M. Ouimet.
« C’est comme trop beau pour être vrai. Il n’a pas de compte de banque, pas de compte de taxes d’entreprise, pas de permis de location de véhicule », ajoute M. Ouimet.
KioskNews shows a cleaned-up reading view extracted from the publisher’s page — the original always lives on their site, not ours.