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Friday, October 2, 2026

À Sherbrooke, un mégacentre de données sème la discorde

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Les journalistes du Devoir ont parcouru le champ de bataille électoral un calepin de notes à la main. L’objectif : visiter une circonscription, décrire un enjeu et rapporter les propositions des partis pour le régler. Aujourd’hui, la construction d’un mégacentre de données consacré à l’intelligence artificielle (IA) dans la circonscription électorale de Sherbrooke.

Il n’y a pas qu’aux États-Unis que le sujet des mégacentres de données, qui s’est invité dans les élections de la mi-mandat, sème la discorde. Dans la ville de Sherbrooke, des élus et des résidents se posent de sérieuses questions à propos de l’éventuelle construction d’un mégacentre de données dans le parc industriel, sur un terrain boisé non loin d’un quartier résidentiel.

Début juillet, le conseil municipal avait donné le feu vert à la vente conditionnelle d’une portion de quatre lots du parc industriel à Keel Infrastructure, l’ancienne entreprise québécoise Bitfarms nouvellement devenue américaine. Trois élues avaient enregistré leur dissidence, disant manquer d’information, notamment sur les impacts environnementaux et la consommation d’eau et d’électricité d’un tel projet. Depuis, l’opposition s’organise et une pétition, qui a déjà récolté plus de 11 000 signatures, continue de circuler.

Devenu une véritable « patate chaude » pour la municipalité de Sherbrooke, l’enjeu pourrait se frayer un chemin dans la campagne électorale provinciale. « C’est notre troisième lien à nous », lance tout de go Charles, qui ne révèle pas son nom pour conserver sa neutralité d’enseignant. Dans le brouhaha du Café 440, un café-resto à vocation communautaire au centre-ville, il assiste à une rencontre de mobilisation contre le mégacentre de données qui, selon lui, devrait intéresser plus largement les candidats aux élections provinciales.

« Les partis politiques ne se déchirent pas la chemise là-dessus mais ils devraient », poursuit-il, sous les cliquetis des ustensiles et le bruit des micros. « C’est un enjeu majeur, il ne faut pas laisser un projet comme ça passer, ça n’apporte rien à la population ! »

Sans être « l’enjeu de l’urne », le sujet devrait être au feuilleton, croit aussi Carol Boulet, un citoyen interrogé à la sortie d’une matinée d’information donnée par deux chercheurs experts des infrastructures et du numérique et organisée par des conseillères municipales opposées au projet. Quelles retombées ? Quels impacts environnementaux pour ce mégacentre ? « La Ville a encore des devoirs à faire », soutient l’homme qui dit pourtant avoir à cœur le développement économique de Sherbrooke.

De 5 à… 96 mégacentres

Un mégacentre de données consacré spécifiquement à l’IA [hyperscale AI data center en anglais] est une immense installation conçue pour l’entraînement et/ou l’exploitation de modèles d’IA, une sorte de gigantesque bunker abritant des milliers de serveurs et de puces informatiques qui communiquent entre elles. Leur usage diffère du simple stockage de données ou du minage de cryptomonnaie.

Selon l’Université de York à Toronto, qui qualifie de « mégacentre de données » une installation qui a une puissance de plus de 50 mégawatts (MW), il n’y aurait que cinq installations du genre au Canada, dont un à Lévis au Québec. Mais 96 autres seraient en voie d’implantation.

Parce qu’ils consomment beaucoup d’énergie et d’eau et font du bruit, ces projets ne manquent pas de susciter l’ire de la population.

Au Nouveau-Brunswick, la grogne populaire a forcé la province à mieux encadrer un mégaprojet de centres de données de 390 MW à Lorneville. À Hamilton et en banlieue de Winnipeg, des élus ont carrément reculé.

Selon un sondage Angus Reid de juin dernier, c’est au Québec que l’acceptabilité sociale serait la plus forte au pays, avec 61 % d’opposition à ce type de projet, contre 68 % ailleurs au Canada.

Au-delà des conséquences plus tangibles, les mégacentres de données posent la question de la souveraineté numérique, rappelle Sylvana Al Baba Douaihy, professeure à l’Université Laval et experte de la cybersécurité. « Un centre de données à Sherbrooke nous permet de stocker les données à Sherbrooke […] Mais il faut alors se demander, qui gère les données ? Où se situe cette entreprise et elle est assujettie à quoi ? »

Un enjeu qui divise

« Feux aux data centers », « L’IA brûle tes neurones contre ta planète ». Les messages des pancartes de la centaine d’opposants rassemblés vendredi dernier au parc Jacques-Cartier, à Sherbrooke, ont le mérite d’être clairs. Ici, le mégacentre de données pour l’IA n’est pas le bienvenu.

« Ils sont où les candidats ? » a lancé à la foule l’une des participantes. « Il est question de nos ressources naturelles, de la santé de notre population et de notre économie. C’est quoi que ça va prendre pour avoir l’attention du PQ, de la CAQ et du PLQ ? » Dans la circonscription de Sherbrooke, seule la candidate de Québec solidaire, Stéphanie Vachon, a adopté une position claire en demandant un moratoire et un examen du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) sur le projet de mégacentre de données.

L’initiative citoyenne emboîte le pas des élues municipales opposées au projet. Au front, la conseillère Laure Letarte-Lavoie, qui s’est opposée à la vente conditionnelle des terrains du parc industriel, s’inquiète de la difficulté du délestage en période de forte demande d’énergie, plus limitée et coûteuse lorsqu’il s’agit d’un centre consacré à l’IA.

Pour la mairesse de Sherbrooke, Marie-Claude Bibeau, le conseil n’a pas donné une « autorisation de construire » mais qu’une pré-approbation conditionnelle — Keel Infrastructure ayant jusqu’à la fin octobre pour détailler son projet. Elle soutient que les trois sites québécois de cryptomonnaie, exploités par l’ex-Bitfarms (aujourd’hui Keel), génèrent annuellement 18 millions de dollars en retombées. Et rappelle qu’aucune nouvelle licence d’exploitation de puissance énergétique ne serait accordée puisque les 96 MW alloués aux trois sites seraient transférés au nouveau mégacentre de données. Il reviendra au ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie (MEIE) d’approuver ce transfert.

La population est-elle rassurée ? Claude Saint-Jarre, un citoyen engagé de la région, raconte avoir assisté à une séance de questions entre les candidats de la circonscription de Sherbrooke. Il s’est dit déçu par la réponse de l’un d’eux qui avait été questionné sur sa position sur le mégacentre de données. « Il a dit : “Est-ce qu’il y a quelqu’un ici qui n’a pas de cellulaire ? Non ? Bon ben vous avez votre réponse” », relate M. Saint-Jarre, qui croit que le débat est hautement plus complexe. « Il n’y a pas de honte à dire qu’il faut prendre le temps pour s’informer. Ça va prendre un débat national sur le sujet. »

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