À Bruxelles, les "petites mains" du narcotrafic recrutées dans la grande précarité

On entend souvent dire que les "petites mains" du narcotrafic sont recrutées parmi les plus précarisés, les personnes "en errance". Nous sommes allés voir ce qu’il en était, avec un premier arrêt non loin de la gare du Midi, chez Douche Flux. L’association propose des douches, des machines à laver, des casiers, et toute une série de services sociaux pour les personnes "sans chez-soi". Utiliser cette expression – sans chez-soi – permet d’élargir le sujet. "Sans abri", stricto sensu, ce sont les gens que l’on voit dormir dans la rue. Bruss’Help, qui organise les dénombrements, estime qu’il y en a un millier à Bruxelles selon les derniers chiffres. Mais il y aurait 9000 personnes de plus sans chez-soi, c’est-à-dire qui dorment sur un canapé, chez une connaissance, qui squatte, ou autre. Et c’est une précarité invisible.
"On voit tous les chiffres qui explosent", explique Laurent D’Ursel, le responsable plaidoyer de DoucheFlux. "Il y a plus de migrants, il y a plus de Belgo-Belge, il y a plus de femmes, il y a plus d’enfants et il y a de moins en moins de moyens. Le tout sécuritaire et le tout restriction des dépenses va occasionner à court terme des effets sociétaux juste catastrophiques. Le psycho-médico-social bruxellois est en train d’être détricoté. On se pose tous la question dans le secteur : qui est le suivant ? Quelle est l’association qui va être menacée ? En fait, à très court terme, ça va faire bien sûr des économies, ce n’est pas compliqué, mais à long terme, ça va créer des problèmes auxquels on ne pourra pas échapper et qui vont coûter beaucoup plus cher !"
Laurent D’Ursel nous raconte une expérience vécue il y a quelque temps : "Nous avons revu quelqu’un que nous avons suivi ici à Douche Flux, une femme qui souffre d’addiction. Je l’ai retrouvée pas très loin d’ici, elle était devenue guetteuse (pour des réseaux de drogue, ndlr). Et je lui ai dit, mais qu’est-ce que tu fais là ? Elle m’a dit, dégage, dégage, il ne faut pas qu’on voit que tu me parles, tu vas avoir des ennuis. Je lui ai dit, ok, j’ai compris, courage. Et donc, il faut bien sûr, des policiers, on n’est pas anti-flic du tout, mais il faut aller à la racine du problème. Et la racine de la racine, c’est la grande précarité et la violence dans laquelle on est plongé lorsque l’on est sans chez-soi."
Un peu plus loin, dans les locaux, nous croisons Sabidou Diop. Il est travailleur social et s’occupe des maraudes pour Douche Flux. Nous discutons un peu de son travail : il va à la rencontre des personnes sans chez-soi dans la rue. "Il y a beaucoup de laissés-pour-compte, il faut dire les choses comme elles sont. On met malheureusement plus de moyens sur le côté répressif, là où on gagnerait peut-être plus de sous à aller plus vers la prévention. Et tout ça, ce n’est pas juste une lubie de travailleur social ! Ce sont des choses qui sont factuelles, qui sont documentées et qui sont prouvées et éprouvées, que ce soit ici en Belgique ou dans d’autres pays".
Les personnes sans chez-soi, premières victimes de la précarité
Le centre de jour de Douche Flux accueille ce matin-là une dizaine de personnes. On se pose, on charge un téléphone, on attend que la machine à laver ait fini de tourner, on partage un café. Les personnes sans chez-soi avec qui nous avons discuté tiennent à le rappeler : elles sont les premières victimes de cette insécurité.
Alain a la cinquantaine, il dort dans la rue. "Plus ils ferment des centres (d’hébergement d’urgence, ndlr), plus les gens seront dans la rue. Et l’ambiance dans la rue s’est vraiment dégradée. Maintenant, dans tous les côtés, ça tire, ça consomme à tous les coins de rue, il y a des gens qui préparent leur cocaïne devant les portes. On s’est déjà tous fait voler, nos téléphones, ou bien on se retrouve le matin sans baskets. Vous voyez, c’est ça, la rue. Moi, je dis, la nuit, c’est quand les loups sortent de leur tanière."
Un peu plus loin, Violette est installée avec un café. À côté d’elle, des sacs de vêtements donnés par l’association. Elle veut les partager avec les femmes du centre d’hébergement où elle essaye chaque soir d’avoir un lit pour la nuit. Elle, elle a déjà été approchée par des dealeurs. "Les gens viennent faire des propositions. Ils nous disent, tu as besoin d’argent, tu vas gagner vite fait. On est souvent à l’arrêt de tram et les gens viennent faire des propositions comme ça. Parce qu’ils ont ce truc dans la tête que les personnes sans chez-soi, on peut facilement… enfin, comme ils sont dans la merde, ils vont tout accepter. Et eux, ils se cachent derrière. On avait plein de propositions comme ça, des dealeurs qui venaient nous demander, oh vous présentez bien, on ne va même pas vous soupçonner. Si la police vient, on ne va pas vous soupçonner. Mais non, ce n’est pas mon truc, moi." Concernant les mesures prises pour mettre plus de policiers dans les rues, elle explique : "Moi, je suis contente d’un côté qu’il y ait un travail qui est fait, que ce soit à la gare du Midi ou à tous ces endroits-là, pour débarrasser tous ces dealers qui créent des problèmes aux gens qui ont déjà des problèmes. Mais ce que je déplore, c’est que les personnes qui sont sans chez-soi, qui ne font rien, qui ne dérangent pas, c’est aussi l’endroit où ils se posent, et on les empêche de rester. Oui, là, je suis vraiment déçue par rapport à ça".
Gare du Nord, le Hub humanitaire
Autre structure, autre public ici.
Le hub humanitaire, c’est un immense centre de jour géré par plusieurs associations et qui propose une série de services aux personnes à la rue. Les gens sont nombreux, installés sur des chaises ou dans des fauteuils. On se rassemble autour des prises électriques, pour recharger un téléphone. Il y a un espace famille, il est décoré, il y a des livres et des petites tables… un autre espace pour les femmes. Dans la salle principale, un comptoir est à disposition pour aider aux démarches. Différents services sont aussi proposés sur rendez-vous.
"Ici, c’est plus un public en transit de personnes exilées.", explique Conor Moore, travailleur social pour la Croix Rouge. "Donc, soit ils passent par Bruxelles et la Belgique pour arriver peut-être en Angleterre, soit ils sont ici, et n’ont pas encore forcément de projet clair sur ce qu’ils veulent faire. Peut-être qu’ils ont déjà fait une demande d’asile autre part, peut-être qu’ils veulent en faire une ici. Les questions qu’on nous demande le plus, c’est souvent l’hébergement et on peut les aider pour s’inscrire au SAMU social. Par rapport à la situation légale, au juridique, on essaie de les orienter vers des structures adéquates. La majorité des questions concernent l’hébergement, les soins et la nourriture."
Depuis l’entrée en vigueur du pacte migratoire européen qui a durci les conditions d’accès à l’asile en juin dernier, Conor Moore voit une différence. "Ça s’est empiré, c’est sûr. Déjà depuis juin, ça s’est empiré. Souvent, les centres d’hébergement d’urgence à Bruxelles sont faits pour accueillir une personne en attente d’une solution. Les personnes en migration, en fait, il n’y a pas de débouchés possibles et donc ils sont coincés dans les limbes." Est-ce dans cette population-là que l’on peut trouver, en effet, ces "petites mains" qui vont être approchées par les milieux de la drogue ? "Ils n’ont de fait accès à aucun droit, ils ne peuvent pas travailler, même s’ils ont envie. Il y a plein de personnes qui arrivent avec des profils très intéressants, mais en fait, ils se retrouvent sans solution, à errer toute la journée. Si on te propose un travail rémunéré au noir, le jour même, je peux comprendre que les gens fassent ce travail-là. Ils sont dos au mur, ils sont constamment dos au mur, et on ne les aide pas en Europe".
Nous retournons dans la salle principale, où une distribution de café est en cours. Les gens font la file devant une petite table blanche. "C’est une distribution de café assurée par des volontaires du Hub.", détaille Conor Moore. "Parce qu’en fait, dû au fait qu’on a coupé le budget de 50% au Hub, il y a plein de services qui sont désormais assurés par des volontaires. Il doit y avoir une trentaine de volontaires par jour qui passent par ici, qui nous donnent un sacré coup de main". On le sent ici, la situation est loin d’être simple. Les budgets sont serrés, revus à la baisse. On m’a expliqué aussi qu’il y avait un turn-over important chez les travailleurs sociaux. Le hub a dû fermer deux jours cet été, faute de personnel suffisant.
"Moi depuis que je travaille dans le secteur du sans-abrisme et de la migration, on ne fait que couper. C’est bien simple, les gens sont à bout, on a de moins en moins d’options, c’est très difficile de faire notre travail dignement. C’est normal que face à une situation où les personnes ont moins d’options, ils se tournent vers d’autres alternatives. Les deux vont ensemble. Pour nous, travailleurs sociaux, ça crée énormément de frustration. On ne fait que nous couper dans nos services, alors qu’ils sont déjà défaillants. Ça nous rajoute de la pression, ça rajoute des tensions en rue. Personne n’y gagne au final. Je pense que si on voit sur le long terme, il faut investir dans la structure, dans les fondations pour pouvoir construire dessus plus tard."
Environ 400 personnes sont accueillies ici chaque jour, dont 90% d’hommes, et la moyenne d’âge est de trente-deux ans. Chaque jour, la grande majorité de ces personnes cherche un hébergement pour le soir, mais les places sont insuffisantes. Le jour de notre visite, cinq à six familles allaient encore devoir dormir dehors.
D’après nos rencontres, le constat est là : ces publics très précaires sont effectivement des cibles pour les narcotrafiquants. Et même si la problématique est multifactorielle, tous nos interlocuteurs le soulignent : ils manquent de moyens dans la prévention de cette précarité, et cela ne fait que s’aggraver.
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