Le rêve au lieu de la nostalgie pour Emily Haines
La tournée fut baptisée All the Feelings, « et pas seulement les heureux », souligne Emily Haines. « Ça inclut aussi la peur, le ressentiment ou la colère » que nous avons toutes les raisons de ressentir ces temps-ci, dit la cofondatrice de Metric. Face à l’adversité dans laquelle on se dépatouille en temps d’austérité, de conflits armés et d’incertitudes, serrons-nous les coudes et dansons, fans et musiciens, ceux de Metric, de Broken Social Scene et de Stars, qui, après avoir joué en Europe et aux États-Unis, concluent leur tournée à la Place Bell le 7 octobre.
La crème de l’indie rock canadien des vingt-cinq dernières années, rassemblée sur une même scène. « Nos concerts ont l’énergie d’un festival ! » s’emballe Emily, jointe à son studio, où elle commence à mijoter un nouvel album solo — « comme je le fais tous les dix ans », dit-elle —, album dont la sortie est prévue pour l’année prochaine.
On rappellera qu’Emily et son complice James Shaw, cofondateurs de Metric, sont aussi membres de la constellation torontoise Broken Social Scene, tout comme Amy Millan, vieille amie d’Emily et membre du groupe (montréalais) Stars. « En concert, tous les musiciens finissent par se rejoindre. À Berlin, on a chanté avec Stars. Amy vient chanter pendant notre concert. Pour Broken Social Scene, James et moi avions composé Anthems for a Seventeen Year-Old Girl [de l’album You Forgot it in People, 2002], mais n’avions jamais vraiment eu l’occasion de la jouer en concert avec le reste du collectif. »
L’esprit de famille anime la tournée All the Feelings et inspire aujourd’hui Emily pour son prochain album, dont l’énergie contrastera avec celle du récent album de Metric, Romanticize the Dive, paru le printemps dernier : « Il y aura beaucoup de piano, ce sera introspectif, annonce-t-elle. Je pense beaucoup à cette tournée en l’écrivant, ces émotions qu’on a vécues, l’amitié qui nous lie, et le dernier album que Metric a enregistré, que je n’avais pas imaginé être une si bonne trame sonore de ces derniers mois sur la route. » En quoi ? « L’album, le concert, ça forme un tout. Trimbaler ces nouvelles chansons avec mes amis en tournée autour du monde en cette époque si étrange pour l’humanité, ça m’inspire. Le contact avec le public m’inspire. »
Un « lien » avec les États-Uniens
Impossible de ne pas voir une posture engagée dans la tournée All the Feelings, d’abord dans son volet états-unien : « Il y en a une, confirme Emily. C’est un peu le Canada qu’on célèbre dans ces concerts. Et je pense que le public [états-unien] appréciait vraiment comment on leur parlait, comment on exprimait ce qui est important pour nous. Ce genre de discussion [sur les relations entre nos deux pays] peut devenir polarisante. »
« Nous, on essaie de trouver le dénominateur entre nos deux peuples : nos proches, nos amis, ce qui compte dans nos vies, poursuit-elle. Et puis, ce réflexe de vouloir démoniser les Américains me paraît exagéré parce qu’eux aussi subissent les gestes de ce gouvernement pour lequel ils n’ont pas forcément voté. […] La blague que je faisais sur scène là-bas, c’était de leur dire qu’on venait verser du sirop d’érable sur leurs âmes. La réaction était toujours bonne », poursuit la musicienne en rappelant que Metric est né il y a 25 ans à New York. « Donc on a un lien avec eux. Nos deux pays forment une même famille. »
Vingt-cinq ans déjà ? Oui — et, au compteur de Metric, dix albums aussi. Comme Stars et Broken Social Scene, le groupe fait partie du patrimoine indie rock canadien. « Vraiment ? Je ne sais pas trop ce que ça veut dire, être un “legacy act”, s’interroge Emily. J’ai consacré ma vie à ce métier, celui d’autrice-compositrice-interprète. Alors, quand je vois de jeunes vingtenaires en première rangée d’un concert à Paris — de jeunes fans francophones ! —, j’ai le sentiment d’avoir accompli quelque chose. Et si ça, c’est être un “legacy act”, alors j’en suis. »
« Revenir à l’essence »
Pour appuyer l’idée, relevons que le dixième album de Metric revisite dans l’esprit et le son les succès passés, faisant alterner la touche plus rock de Fantasies (2009, album contenant le plus grand succès du groupe, Help I’m Alive) avec celle, plus dansante et new wave, de Synthetica (2012). Démarche complètement assumée, jusque dans le choix du studio (Electric Lady, où furent en partie enregistrés ces deux albums) et du réalisateur d’alors, Gavin Brown.
« Pendant l’enregistrement, lorsqu’on cherchait à donner une direction à une chanson, plutôt que d’écouter les albums des autres musiciens, on réécoutait nos propres albums, comme pour se référer seulement à ce qu’on avait déjà enregistré, admet Emily. On a vraiment joué à ce jeu où on se demandait : que ferait Metric avec telle chanson ? Je compare ça à ces moments dans notre vie où on s’habille différemment, où on change de coupe de cheveux, mais à la fin, on reste la même personne. Qui suis-je et quelles sont mes qualités ? C’est un peu ce qu’on a fait : essayer de revenir à l’essence » de ce qu’est Metric.
Mais n’appelez pas ça être nostalgique de la glorieuse ère indie rock des années 2000, insiste Emily : « On a beaucoup débattu à propos du titre de l’album. Romanticize — romancer, ou évoquer la nostalgie ? Pour moi, être nostalgique vient avec une part de tristesse. Alors que romancer relève du fantasme : c’est rêver d’une époque, comme ce que font les jeunes qui découvrent notre musique aujourd’hui. Et c’est cool, romancer ! On avait du fun à l’époque, on inventait notre monde en jouant dans des petits clubs, on n’avait pas de sous, on s’amusait et la musique qu’on faisait était intéressante. C’est encore possible de rêver à ça aujourd’hui. »
La tournée All the Feelings, réunissant Metric, Broken Social Scene et Stars, se conclut à la Place Bell, le 7 octobre ; l’album Romanticize the Dive est paru sur étiquette Metric Music International.
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