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Sunday, November 8, 2026

"C'était un voyage au bout de la nuit" : sorti il y a 30 ans, ce chef-d'oeuvre absolu est l'un des plus grands films de guerre jamais réalisés

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Plongez dans l'enfer de l'armée d'Orient avec "Capitaine Conan", le chef-d'œuvre viscéral de Bertrand Tavernier. Une immersion foudroyante dans la folie guerrière portée par un Philippe Torreton impérial. Un film de guerre total à voir absolument.

Lorsqu'il pose enfin sa caméra au début de l'année 1996, Bertrand Tavernier est un homme brisé. Physiquement détruit, le genou en miettes, victime d'une sévère dépression, le cinéaste français vient de survivre au tournage le plus dantesque, le plus violent et le plus traumatisant de sa carrière.

Pourquoi un réalisateur aussi installé a-t-il accepté de risquer sa santé, sa raison et son budget pour mettre en scène Capitaine Conan ? "Plus je vis avec ce film, plus je considère que c’est un des films qui a le contenu le plus fort que j’ai pu faire" disait le cinéaste en 2014. Mais à quel prix...

Sorti le 16 octobre 1996, ce long-métrage s'impose aujourd'hui comme un des films de guerre les plus réalistes, viscéraux et pourtant peut-être le plus méconnu du cinéma européen. Adapté du roman de Roger Vercel, Prix Goncourt en 1934 et lui-même un ancien combattant de la guerre de 14-18, il plonge le spectateur dans un enfer oublié de l'Histoire : celui des Balkans, là où les soldats de l'armée d'Orient ont continué à s'entretuer et à mourir bien après l'armistice du 11 novembre 1918.

Pour comprendre le choc de cette oeuvre totale, couronnée aux César en 1997, il faut remonter aux racines d'une obsession intime et douloureuse.

"Je n’ai jamais oublié les blessés qui s’endormaient dans le ventre des chevaux morts"

Pour restituer la sauvagerie des combats du front d'Orient, Bertrand Tavernier a puisé dans ses souvenirs d'enfance et ses lectures de Victor Hugo :

"Je n’ai jamais oublié les blessés qui s’endormaient dans le ventre des chevaux morts (...) C’est dans ces premières images, qui m’ont fait tant rêver, que j’ai puisé pour retranscrire la violence, la douleur, et l’âpreté de la guerre (...) Victor Hugo a peut-être été mon premier professeur de cinéma" écrivait Tavernier dans ses Mémoires interrompus, publiés à titre posthume en 2024, trois ans après son décès.

Le choix de ce sujet précis est aussi né d'une complicité intime avec le scénariste Jean Cosmos. Le père de ce dernier, revenu de la Grande Guerre physiquement brisé et atteint d'une grave maladie pulmonaire après avoir été gazé, lui avait fait découvrir le roman de Vercel dans sa jeunesse.

Pour Tavernier, adapter ce livre après La Vie et rien d'autre permettait de dénoncer un autre scandale historique : celui des soldats obligés de continuer à se battre alors que le conflit officiel était terminé. Une thématique résonnant douloureusement avec ses propres combats contre la guerre d'Algérie et l'actualité brûlante de la guerre de Bosnie dans les années 1990.

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Une guerre démodernisée pour des soldats perdus

Sur le plan historique, le film éclaire une page sombre et occultée. L'armée d'Orient comptait en septembre 1918 plus de 250.000 hommes, bloqués à Salonique depuis 1915. Ce front des Balkans se caractérisait par des conditions de vie effroyables : montagnes rudes, logistique impraticable pour évacuer les blessés, insalubrité terrifiante (malaria, dysenterie) et absence totale de chars d'assaut ou d'avions.

"Sur ce front, c'est une guerre démodernisée" explique l'historien Stéphane Audouin-Rouzeau, président du Centre international de recherche de l'Historial de la Grande Guerre de Péronne, dans un passionnant entretien mené en 2002 autour du film de Tavernier.

"Je pense que les soldats de l’armée d’Orient étaient des soldats perdus. Ils sont prisonniers des puissances centrales. Ensuite, quand ces soldats ont fini par percer le front, de manière héroïques, parfois à 2000m d’altitude, tout ça a été effacé très rapidement avec la défaite de l’armée allemande un mois après".

Little Bear

C'est dans ce contexte de violences prolongées que s'illustrent les "compagnies franches" comme celle menée par Conan : des unités d'élite autonomes, composées de volontaires au profil parfois lourd, chargées de s'infiltrer dans le No Man's Land pour capturer des prisonniers.

"Sur le front Ouest, il était tellement compact qu’on a économisé ces tactiques dès 1915. Mais sur le front d’Orient, ces compagnies ont été très actives jusqu’en 1918. Il y en avait généralement une par division" explique l'historien. Du fait des conditions très difficiles des combats évoquées plus haut, liées en partie à la nature même des lieux, ces compagnies franches se battaient essentiellement à l'arme de poing et à l'arme blanche.

La tension dramatique de ce sujet historique exigeait toutefois des interprètes capables de s'abandonner totalement à la folie de leurs personnages. Pour incarner ce choc des consciences, Tavernier allait organiser un face-à-face d'acteurs d'une intensité rarement égalée.

Gueules cassées et jeu de meute : la morsure Torreton - Le Bihan

Le coeur dramatique du film repose sur l'affrontement moral et psychologique entre deux officiers : le capitaine Conan (Philippe Torreton) et le lieutenant de justice militaire Norbert (Samuel Le Bihan).

Pour incarner Conan, ce guerrier né incapable de se réadapter à la paix, Tavernier choisit Philippe Torreton, comédien issu de la Comédie-Française, qu'il avait déjà fait tourner dans L.627 et L'appât. Ce rôle entre en résonance directe avec l'histoire familiale de l'acteur : son père, jeune sous-officier, fut l'un des rares rescapés de la terrible bataille de Diên Biên Phu. Pour nourrir le personnage de Conan, il confia à son fils ses propres liasses de lettres et poèmes écrits sur le front indochinois. Face à lui, Samuel Le Bihan (lui aussi membre de la Comédie-Française à l'époque) campe Norbert, la conscience républicaine et idéaliste du film.

Afin de préparer physiquement les acteurs à la violence des scènes de corps-à-corps et à la rusticité des combats, Bertrand Tavernier ne laissa rien au hasard, ainsi que le relate ce passionnant article rédigé par le CNC sur l'historique de la production du film. Il leur imposa un mois complet de préparation militaire intensive sous les ordres d'un ancien chef de commando de la guerre d'Algérie. Ce traitement de choc permit d'insuffler une fatigue réelle, une tension nerveuse et une démarche de véritables soldats aux comédiens sur le plateau.

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Dans une interview évoquant longuement ses souvenirs de tournage sur ce film, Philippe Torreton parle d'ailleurs de Capitaine Conan comme un véritable "coup à l'âme" et un passeport pour la vie : "Conan, cela fait presque trente ans. C'est une sorte de passeport avec certaines personnes (...) un regard et voilà : on sait de quoi on parle". L'acteur se souvient encore des larmes d'un ancien soldat sans-abri venu lui confier qu'à ses yeux, "Conan, c'est quelqu'un qui n'abandonnait jamais ses hommes, quoi qu'ils aient fait".

Pour Torreton, le génie de Tavernier résidait dans son exigence absolue d'authenticité physique : pas d'économie d'énergie, de vrais couteaux, des sprints épuisants dans la boue pour que la sauvagerie animale transpire à l'écran.

Samuel Le Bihan, de son côté, expliquait que pour faire exister Norbert, un intellectuel idéaliste, face à l'animalité dévorante de Conan, il devait déployer une force intérieure immense, une présence calme mais inflexible. Ce face-à-face a été l'un des moteurs les plus intenses de sa jeune carrière de l'époque.

Cet engagement des comédiens n'était qu'un avant-goût du véritable enfer logistique et humain qui attendait toute l'équipe. En s'envolant pour la Roumanie, la production s'apprêtait à basculer dans le chaos d'un pays à la dérive.

Voyage au bout de l'enfer : le calvaire du tournage en Roumanie

Pour recréer les décors naturels des Balkans, la production s'est installée en Roumanie entre la fin de l'année 1995 et le début de 1996. Ce fut un véritable "voyage au bout de la nuit", comme le dira Tavernier lui-même, marqué par la précarité extrême du pays en pleine transition post-communiste, après la terrible dictature de Nicolae Ceaușescu, renversé par une révolution survenue à peine six ans plus tôt en décembre 1989.

Dans le formidable making of du film, tourné par Nils Tavernier, le fils du cinéaste, le producteur Frédéric Bourboulon témoignait de la complexité logistique insensée : "C’est complètement dingue… Ce pays est un pays de fous ! C’est le plus gros film de Tavernier, et on tourne dans un pays où on ne contrôle pas grand-chose. Premier jour, on a besoin de 650 figurants, on n'a aucun moyen de contrôle pour savoir s’ils seront là ou pas".

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Tavernier est encore plus frontal. "C’est un pays où la mortalité infantile atteint 30%. Où un enfant sur trois ou sur deux est abandonné. Il y avait une petite fille sur le tournage, qui ne nous a pratiquement pas quitté. Elle n’a pas voulu s’approcher des soldats. Elle nous disait : “les soldats, ils battent les enfants”.

Plusieurs enfants sur le tournage étaient terrorisés par les soldats. On devait expliquer que c’était en réalité des soldats français. Ca marchait bien avec Conan d’ailleurs, avec son uniforme bleu. Ce n’était pas celui des soldats roumains. Quand on voit que le sac poubelle de l’hôtel est marqué “don des hôpitaux de Nantes”, on peut se dire que quelque part il y a eu un détournement…

Et d'achever son propos par cette terrible anecdote à propos d'un pays manquant de tout : "Le ministre de la santé actuel, c’est toujours celui qui était en place sous Ceaușescu, qui disait que c’était bien que les roumains ne mangent que 100g de viande par semaine, parce que comme ça, ils avaient moins de cholestérol”.

Le budget du film s'élevait à environ 65 millions de francs (soit environ 10 millions d'euros), une somme colossale pour l'époque pour un projet historique sombre et dénué d'intrigue amoureuse. Pourtant, le financement fut étonnamment et paradoxalement plus simple à boucler que pour La Vie et rien d'autre, pour lequel Philippe Noiret et Sabine Azéma durent renoncer à 50 % de leur cachet.

Mais ce tournage éprouvant terrassa physiquement Bertrand Tavernier : épuisé par la production roumaine, il en sortit traumatisé, sujet à une grave dépression clinique et avec un genou complètement détruit sur le plateau.

Cadrer le chaos

Sur le plan de la réalisation, Tavernier appliqua la méthode du cinéaste américain Raoul Walsh : tourner les scènes de guerre sans aucune répétition préalable pour préserver l'improvisation et la surprise.

"Je déterminerai un certain nombre d’actions (...) que j’indiquerai à la première assistante, Valérie Othnin-Girard; je fixerai certains partis pris – la caméra représente le point de vue des fantassins, on ne voit que ce qu’ils voient, rien ne doit paraître cadré (...) et on tournera sans répétition. Ainsi, lorsqu’un comédien se mettra à courir de manière imprévue, tout le monde (...) suit" explique Tavernier dans ses Mémoires interrompus.

Il s'est également inspiré du film documentaire de guerre de John Huston, La Bataille de San Pietro (1945). Il ordonna à ses directeurs de la photo, Alain Choquart et Bruno de Keyzer, de bannir tout travelling esthétique pour garder la caméra constamment collée au milieu des soldats.

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Pour maximiser le réalisme, Tavernier refusa toute violence chorégraphiée. Les acteurs avaient pour consigne de continuer à jouer de manière organique quoi qu'il arrive (chute, glissade) tant que le signal "Coupez !" n'avait pas retenti, afin de capter la vitesse brute d'un affrontement réel. "Ne pas savoir précisément où la caméra allait se situer ni quand un cascadeur allait s'effondrer à côté de moi m'obligeait à une vigilance de chaque instant, proche de celle d'un soldat sur le terrain" racontait Samuel Le Bihan.

Cette réussite technique repose aussi sur le chef décorateur Guy-Claude François, capable de prouesses pour métamorphoser une cellule froide de la prison de Bucarest en une chaleureuse chambre bretonne tout en bois, et sur l'ingénieur du son Michel Desrois, qui s'épuisa à enregistrer un son direct au milieu des explosions de boue et de fureur.

Au terme de cette entreprise folle et épuisante, le pire restait peut-être à venir. De retour en France, face à ses bandes de pellicule, Tavernier fut saisi d'un doute terrible : et s'il avait produit un désastre irrécupérable ?

Doutes en coulisses et triomphe mémoriel

La postproduction fut semée d'angoisse. En salle de montage, épuisé, Tavernier crut avoir raté le film. "Claude Chabrol passe à ce moment-là. Me voyant déprimé, il me lance : “montre-moi un bout de montage”. Il regarde un quart d’heure, se tourne vers moi et dit : “pourquoi tu t’en fait ? C’est formidable !” Lui et Claude sautet, qui m’a interdit de modifier quoi que ce soit, m’ont aidé à remonter la pente" confesse Tavernier dans son entretien rétrospectif en 2014.

A sa sortie, le long-métrage déroute une partie du public par sa noirceur et son absence d'explications géopolitiques préalables. En salles, il réunit un peu plus de 581.000 spectateurs en France. Un chiffre qui reste loin des 1,5 millions d'entrées de La Vie et rien d'autre. "Le film a eu une carrière qui a duré. Mais au départ, il a moins bien marché que La Vie et rien d’autre. Ca s’explique parce qu’il est noir, sombre" confiait Tavernier.

L'accueil critique, lui, fut dithyrambique. Les historiens saluèrent la précision chirurgicale de l'oeuvre. Le fameux historien Michel Winock déclara que ce film était "le plus juste, le plus fort et le plus intelligent dans sa description des rapports de classes, depuis La Grande Illusion".

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En fait, il a même dépassé le cercle des historiens français pour susciter un vrai intérêt outre-Atlantique et en Grande-Bretagne. "Pour eux, Conan parlait de quelque chose que beaucoup de films de guerre éludaient : quelles sont les conséquences d’une guerre ? Comment est-ce qu’on arrête une guerre ? Comment exiger d'hommes entraînés pour tuer de redevenir instantanément des citoyens inoffensifs ?" commentait Tavernier.

Trente ans après sa sortie, Capitaine Conan s'impose comme un monument du cinéma français. Né d'un tournage dantesque et douloureux, transcendé par l'engagement physique et mental exceptionnel d'un Philippe Torreton qui sera à juste titre césarisé et Samuel Le Bihan, sans faire injure évidemment au reste d'un casting à l'unisson dont un génial Claude Rich, cette oeuvre admirable demeure une réflexion philosophique et historique aussi douloureuse et poignante qu'indispensable. Un chef-d'oeuvre absolu à revoir d'urgence.

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