Des musiciennes en soins palliatifs : "Tu ne guéris pas sa maladie, mais tu mets en résonance sa partie vivante et saine"

Située en bordure de la forêt de Soignes, la Chapelle musicale Reine Elisabeth accueille chaque année une soixantaine de musiciens venus du monde entier. Mirabelle y vit et y perfectionne son piano depuis un an et demi. Ce jour-là, le cours qu'elle va suivre s'annonce très particulier. Il s'agit d'apprendre avec Claire Oppert, violoncelliste travaillant depuis 20 ans dans les hôpitaux et les maisons de retraite, comment jouer au mieux pour des personnes en fin de vie.
Schubert ne remplace pas la morphine, mais c'est un complément thérapeutique ultra puissant
Claire Oppert est venue avec son violoncelle, celui qui l’accompagne dans les homes et les unités de soins palliatifs. Elle y joue du Schubert, du Bach ou du Johnny et le constate chaque fois : la musique apaise. En partageant son expérience, elle explique à Mirabelle : "Quand tu joues pour quelqu’un qui est en fin de vie, tu ne guéris pas sa maladie, mais tu vas mettre en résonance sa partie vivante et saine." En collaboration avec des médecins français, Claire Oppert a mené plusieurs expériences qui confirment que la musique vivante au chevet des patients peut apaiser l’anxiété et diminuer la douleur de l’ordre de 10% à 50 %.
Vous auriez la marche nuptiale ?
C'est le grand jour. Mirabelle et Jingzhi, elle aussi musicienne de la Chapelle, arrivent à la clinique. L'une avec son piano, l'autre avec son violon. Elles sont accueillies par le médecin chef de service, Olivier Bernard. Le couloir est très calme. Il y a six chambres, mais un patient est décédé la veille. Il reste donc cinq patient·es qui attendent les musiciennes. Parfois avec les familles, parfois seul·es.
Alors que Jingzhi entre dans une chambre avec son violon, Mirabelle installe son piano dans une autre. Ici, la patiente semble presque disparaître entre les coussins de son grand lit d'hôpital. A ses côtés, il y a son mari et sa petite-fille. Quand le médecin demande à l'oreille de la patiente ce qu'elle veut écouter comme musique, son mari propose Mozart, mais elle parle de Beethoven. Mirabelle trouve la bonne partition sur sa tablette et fait glisser ses mains sur le piano. Ce sera Beethoven. Il y a une écoute particulière, des larmes et à la fin du morceau, des applaudissements.
"Je suis emportée, c'est merveilleux", dit la patiente. "Vous avez des doigts de fée", ajoute son mari, qui demande à Mirabelle "On ne se marie pas, mais vous pourriez jouer la Marche nuptiale ?"
L'atmosphère dans la chambre devient presque joyeuse, des rires fusent. Avec le sourire, Mirabelle entame la Marche nuptiale de Mendelssohn. "Je la déchiffre devant vous, je ne l'ai jamais jouée", confie-t-elle. "Quel honneur", murmure la patiente.
Dans le couloir, le médecin Olivier Bernard confirme le pouvoir de la musique : "Il y a des effets très concrets. La patiente qui peut être douloureuse, elle va être soulagée par la musique." L’infirmière en chef, Anne-Gaëlle Sohet, poursuit : "J’ai vu une dame qui s’apaisait, son corps se détendait alors qu’aucun coussin ne pouvait solutionner sa position."
J'emporterai au moins du beau avec moi
Il y aura encore une nocturne de Chopin, et avant de passer à la chambre suivante, ces mots de la grand-mère : "Merci, j'emporterai au moins quelque chose de beau avec moi."
Mirabelle apprendra plus tard par le médecin du service combien ces mots sont importants. Car cette femme éprouvait beaucoup de difficultés à accepter la sévérité de son diagnostic. Et grâce à la musique, quelque chose s'est comme “débloqué”. Olivier Bernard montre sa blouse blanche et son stéthoscope, en disant que lui n'a pas réussi à lui faire accepter les choses, mais Mirabelle, avec son piano, a réussi. Pour les patients, “ce n’est pas seulement écouter de la musique, c’est tout un processus, donc merci” ajoute le médecin.
Mirabelle de son côté conclut : "C'était très simple, c'était un très beau moment" et elle précise en souriant : "Tant pis pour les fausses notes, le but était de les rendre heureux." Pour Jingzhi en revanche, c'était plus difficile : "Je me suis sentie mal de les voir dans ces conditions, mais j’ai fait tout mon possible."
Au moment de raccompagner les musiciennes, les soignants semblent apaisés eux aussi. "La musique, c'est pour eux aussi", avait expliqué Claire Oppert. Et Olivier Bernard de confirmer : "Les musiciens donnent aux patients, mais nous donnent aussi, donc on reçoit beaucoup, ça nous rebooste, on se sent rechargés ressourcés."
Mirabelle a l’impression d’avoir accompli sa mission. Qu’elle joue ses notes de piano dans une salle de concert ou dans une chambre d’hôpital, elle le fait avec le même sérieux et la même passion, toujours.
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