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Sunday, September 6, 2026

Faut-il inclure Lucy dans le genre Homo?

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Et si l’australopithèque Lucy devenait officiellement une humaine? C'est la suggestion audacieuse que fait le paléoanthropologue Ian Towle dans un article publié récemment dans l'American Journal of Biological Anthropology (nouvelle fenêtre) (en anglais).

Selon le chercheur de l'Université Monash, en Australie, la classification de nos ancêtres, comme elle est enseignée dans les écoles et affichée dans les musées, ne reflète plus la réalité à la lumière de récentes découvertes.

Plutôt que de séparer nos cousins d'un lointain passé dans des catégories complexes, aux noms latins difficiles à comprendre, le scientifique propose de les intégrer directement dans le genre Homo, le même groupe auquel appartient notre espèce, Homo sapiens.

Ian Towle ravive ainsi un débat fondamental qui divise les experts depuis longtemps : doit-on ouvrir grand les portes de la famille humaine pour y inclure un maximum de fossiles ou, au contraire, en restreindre l'accès à un petit groupe d'élus?

Repères

  • Les Hominina – lignée qui s'est séparée de celle des chimpanzés il y a au moins 7 millions d'années – incluent le genre Homo et les genres éteints Australopithecus et Paranthropus. Leur particularité la plus notable est la bipédie.
  • À la lumière de récentes percées en paléoanthropologie, Ian Towle propose de revoir le rang taxonomique des genres Australopithecus et Paranthropus pour les inclure dans le genre Homo avec les humains (Homo sapiens).
  • Selon la proposition, le genre Homo élargi remonterait à environ 4 ou 5 millions d’années.
  • À ce jour, des fossiles associés à huit espèces d'australopithèques et trois de paranthropes ont été découverts. À titre de comparaison, outre Homo sapiens, 13 espèces distinctes ont été identifiées au sein du genre Homo, dont Homo neanderthalensis et Homo floresiensis.

Un classement débattu

Les discussions autour de la classification des espèces au sein du genre Homo ne datent pas d’hier, rappelle l’anthropologue Michelle Drapeau, de l’Université de Montréal, qui n’a pas participé à ces travaux.

Des anthropologues, dont Ian Towle, sont d’avis qu’il faut l’élargir pour y regrouper un spectre plus large de fossiles et ainsi refléter l'incertitude qui plane sur leurs liens de parenté exacts.

D’autres veulent le restreindre et même exclure certaines espèces qui s’y trouvent déjà, comme Homo habilis et Homo rudolfensis, dont la taille du cerveau est trop petite, selon eux, par rapport aux autres espèces du genre.

Reconstitution d'« Homo habilis ».

Reconstitution d'« Homo habilis » présentée au Muséum d’histoire naturelle de Karlsruhe, en Allemagne

Photo : Muséum d’histoire naturelle de Karlsruhe

En comparaison, Homo sapiens et Homo neanderthalensis possèdent un cerveau dont la taille est comprise entre 1350 et 1500 cm³ en moyenne, bien au-dessus de ceux d'Homo habilis (600 cm³) et d'Homo rudolfensis (775 cm³). Les cerveaux de ces derniers sont davantage comparables à celui des australopithèques, dont le volume se situe autour de 450 cm³.

Or, Homo habilis est tout de même classé parmi les Homo en raison d’autres traits dérivés similaires, ce qui n’est pas sans causer un malaise chez certains scientifiques.

Plus récemment, deux autres espèces au cerveau réduit, Homo naledi et Homo floresiensis, ont également rejoint le genre Homo.

Reconstitution de l'apparence d'« Homo floresiensis ».

Reconstitution de l'apparence d'« Homo floresiensis »

Photo : Musée national d'histoire naturelle des États-Unis

En outre, le critère de l'utilisation d'outils, en tant que critère déterminant pour l'appartenance au genre Homo, fait aussi l'objet de débats, car des outils datant de 3,5 millions d'années ont été découverts, ce qui précède l'apparition du genre, selon les critères actuels.

Pourtant, l'anthropologue Michelle Drapeau explique que les proportions des membres d'Homo habilis sont similaires à celles des australopithèques et présentent également des aptitudes à la vie dans les arbres.

Homo habilis était donc capable de marcher debout au sol (bipédie) tout en conservant d'excellentes aptitudes à se déplacer dans les arbres.

Or, selon la vision plus restreinte, le genre Homo devrait être réservé aux espèces exclusivement bipèdes et [ayant] une taille cérébrale supérieure et une culture matérielle significative, comme la fabrication d’outils, caractéristiques qui distinguent les espèces plus tardives comme Homo erectus, poursuit-elle.

Cette tendance à l'exclusion jouit d'un soutien plus important au sein de la communauté scientifique que celle visant à élargir le genre.

Représentation artistique d'un « Homo erectus ».

Représentation artistique d'un « Homo erectus »

Photo : Musée d'histoire naturelle du Smithsonian

Pas d'arbitre pour la science des origines

Comme d’autres avant elle, la proposition de l’Australien Ian Towle risque de ne pas faire l’unanimité dans la communauté scientifique.

Il n’existe toutefois pas, en paléoanthropologie, d’organisation internationale qui puisse trancher définitivement les questions controversées, comme c’est le cas pour les astronomes, dont l’union internationale fait autorité et qui, par exemple, a décidé du statut de Pluton, qui est passé de planète à planète naine, en 2006.

De l'avis de Michelle Drapeau, modifier le nom d'une espèce ne résout pas le problème de fond : Tous ces débats rappellent que l'histoire de nos origines conserve encore une grande part de mystère. Qu'on élargisse ou qu'on restreigne le genre Homo, la trajectoire évolutive de la lignée humaine ne change pas et demeure mal comprise.

L’anthropologue rappelle que, dans son domaine, la nomenclature scientifique prend du temps et s'impose rarement par un vote ou une décision radicale : Une idée s’impose avec le temps; il s'agit habituellement d'un glissement graduel au fil des publications qui confirment son intérêt.

Michelle Drapeau donne l’exemple de la transition du terme Hominidae (famille) vers Hominini (tribu) comme exemple d'un changement qui a pris des années à s'imposer, malgré une acceptation initiale de sa justesse scientifique.

L'inclusion ou l'exclusion d'espèces telles qu'Homo habilis, Homo rudolfensis et Homo floresiensis dans le genre Homo ne modifie pas les connaissances factuelles sur les fossiles eux-mêmes.

La classification de certaines espèces reste matière à interprétation et continue d'animer la conversation en paléoanthropologie, sans consensus définitif. Pour cette raison, Michelle Drapeau doute d'une éventuelle adoption généralisée de la proposition du chercheur australien.

Australopithèque : un taxon poubelle?

Comme son collègue anthropologue australien, Mme Drapeau pense que le genre Australopithecus possède un caractère fourre-tout, puisqu'on y trouve certaines espèces qui présentent des caractéristiques proches de celles d’Homo, telles que ses traits faciaux, mais qu'il rassemble aussi, par commodité, des espèces fossiles qui n'entrent ni dans le genre Homo ni dans Paranthropus, sans pour autant former un groupe naturellement cohérent.

Malgré ces limites scientifiques, Michelle Drapeau estime que la classification actuelle conserve une utilité pratique, car elle donne une idée générale de l’apparence de l'animal.

À titre d'exemple, l'espèce Australopithecus sediba possède des traits dérivés au niveau du bassin suggérant une bipédie, mais conserve des traits primitifs comme une petite taille cérébrale et de longs bras, ce qui pousse les chercheurs à le maintenir parmi les Australopithecus plutôt que de l'inclure dans Homo.

Reconstruction des squelettes d'« Australopithecus sediba », d'un humain, et d'un chimpanzé.

Reconstruction du squelette d'« Australopithecus sediba » (au centre), comparé à ceux d'un humain (à gauche) et d'un chimpanzé (à droite). Il faut noter que le chimpanzé n'est pas bipède.

Photo : Université de Witwatersrand / Lee Berger

Revoir les certitudes

Pour Ian Towle, les dernières découvertes issues d'analyses évolutives et génétiques offrent l’occasion idéale de réévaluer la taxonomie traditionnelle, qui ne reflète plus fidèlement l’évolution humaine, à son avis.

Selon lui, Australopithecus et Paranthropus pourraient ne pas représenter des branches évolutives distinctes, et les différences comportementales et écologiques autrefois utilisées pour les distinguer sont aussi devenues de plus en plus difficiles à maintenir.

Reconstitution de l'apparence du visage de Paranthropus boisei ».

Reconstitution de l'apparence du visage de « Paranthropus boisei »

Photo : Wikipédia / Cicero Moraes

Plus nous en apprenons sur nos ancêtres et nos proches parents fossiles, plus nous réalisons à quel point notre arbre généalogique est complexe et non linéaire, affirme-t-il dans un communiqué publié par l’Université Monash.

Élargir le genre Homo, pour y inclure des espèces d’Australopithecus et de Paranthropus, nous permettra de prendre en compte ces différences sans avoir à reclasser régulièrement des groupes particuliers.

Pour sa part, Michelle Drapeau estime que cette proposition de classification ne règle pas les problèmes fondamentaux de compréhension des relations entre les espèces.

Elle rappelle que la définition du genre Homo est difficile à établir, car elle évolue avec la découverte de nouveaux fossiles, et les caractéristiques morphologiques classiques ne sont pas toujours constantes. D'après Mme Drapeau, le registre fossile raconte une histoire complexe, où les nouvelles découvertes contredisent parfois les caractéristiques qu'on pensait autrefois propres à notre espèce et à nos proches parents.

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