"C’est du surtourisme caractérisé, il faut moins de kayaks pour retrouver une situation apaisée": notre investigation embarque dans la descente de la Lesse

Chaque jour à partir d’avril, 1769 kayaks peuvent être mis à l’eau sur la Lesse, une attraction ultra-populaire. Depuis plus d’un demi-siècle, les familles, les amis y convergent pour profiter d’un décor d’une beauté rare : "On ne fait pas mieux en Wallonie", tranche un client sur son kayak bleu. "Moi je viens de Charleroi et ce n’est clairement pas le même décor", plaisante un autre kayakiste une glace à la main.
Mais derrière l’enthousiasme des clients, d’autres utilisateurs de la rivière regardent les choses sous un autre angle: des riverains, des associations ou même d’autres acteurs du secteur touristique subiraient de plein fouet l’activité et les kayakistes d’un jour qui ont parfois bien mauvaise réputation : "Chaque fois qu’ils débarquent, le stress monte et on ne sait pas dans quel état ils vont être", déplore Florence, patronne de la Flobette, situé en bord de rivière, au milieu du parcours, dans la réserve naturelle de Furfooz. Le comportement d'une partie d’entre eux ferait même fuir sa clientèle qui recherche le calme. Certains kayakistes auraient d'ailleurs un impact négatif sur ses affaires : "Quand ils sont là, ils ne consomment que des boissons et les autres clients fuient. Quand c’est plus calme, certains restent prendre une entrée, un plat, un dessert. C’est plus agréable pour eux et pour nous aussi".
Des riverains ou autres acteurs touristiques se plaignent du comportement d’une partie de la clientèle et notamment des excès liés à la consommation d’alcool. © RTBF
Mais Olivier Pitance, administrateur délégué de Dinant évasion, a l’habitude de ce genre de critiques largement exagérées à ses yeux : "C’est un petit pourcentage des clients, le même que dans la Société en général qui viennent ici pour sortir de leur quotidien. Ils viennent un peu ici, je le dis avec beaucoup d'humour, sans cerveau". Mais le patron, une figure bien connue de la région dinantaise, ne reste pas pour autant les bras croisés et a pris des mesures de prévention. Il y a des instructions détaillant les interdits partout : des panneaux, des folders et même une vidéo. Des contrôles existent aussi pour empêcher les clients d’embarquer trop d’alcool ou des sonos.
Je comprends les gens qui viennent ici pour sortir de leur quotidien. Avec beaucoup d’humour, ils viennent ici sans leur cerveau.
Même si presque tout le monde s’accorde à dire que les débordements étaient bien pires il y a quelques années, nous avons pu constater durant notre enquête qu’ils étaient toujours bien présents. Nous avons loué un kayak un jour de grande affluence et au fil de l’eau, bon nombre de clients ne respectent pas ces interdictions : arrêts intempestifs sur des zones naturelles protégées, marche dans la rivière car le kayak ne peut plus avancer à cause du faible niveau d’eau, déjections humaines sur les berges mais aussi consommation excesive d’alcool. Les kayakistes ne sont pas les seuls en cause : d’autres touristes affluent aussi le long de la rivière. Une forte fréquentation dont les riverains et l’environnement seraient les premiers à pâtir.
Une guerre se tient dans la vallée entre le patron de Dinant évasion et les associations environnementales autour des impacts de l’activité sur l’écosystème. La mulette épaisse, mollusque menacé en Wallonie est-elle victime des kayaks ? Chacun campe sur s © RTBF
"Ce sont juste des voisins qui utilisent l’argument écologique pour faire en sorte que l’activité disparaisse", se désole Olivier Pitance en parlant de ces opposants. Car le patron de Dinant Évasion passe pas mal de temps dans les tribunaux : depuis l’instauration des permis d’exploitation sur la Lesse, il y a plus de vingt ans, leur délivrance fait presque systématiquement l’objet de recours au Conseil d’État : "Alors j’ai pris les choses en main pour le renouvellement du dernier permis qui arrivait à échéance en 2024. J’ai réalisé, en proposant à l’administration wallonne de fixer les protocoles, une étude scientifique pour démontrer que mon activité ne détruit pas l’environnement et les conclusions sont sans appel, il n’y a pas d’impact significatif, la Nature se porte bien". Ce constat n’est pas partagé par les associations ni une partie de l’administration wallonne : "Évidemment qu’il y a un impact, il suffit de venir voir sur place, s’emporte Eric Heymans, président de l’association Respect Lesse qui nous a fixé rendez-vous sous les aiguilles de Chaleux, l'un des points les plus chauds de cette descente en kayak. On ne voit plus de martin-pêcheur, de cincles plongeurs, les herbiers ont disparu… Vous le voyez bien ici autour de moi ! Ce n’est pas possible de dire qu’il n’y a pas d’impact".
Ce n’est pas possible de dire qu’il n’y a pas d’impact sur la Nature.
Dans l’étude scientifique réalisée à la demande de l’exploitant, les données démontrent qu'il y a un petit mollusque, la mulette épaisse, qui serait potentiellement impacté par le raclage des kayaks dans le fond de la rivière : "L’étude montre qu’il y a entre 4 et 6 fois moins de mulettes dans la zone kayakée par rapport à l’amont de la rivière, explique Alexia Vandenberghe, responsable politique Nature à Natagora. Or c’est une espèce protégée par le réseau Natura2000 et la loi de la conservation de la Nature. Donc la Wallonie, en autorisant l’activité kayak se met en défaut de ses propres lois". De quoi justifier selon eux ces recours contre les permis.
La sécheresse a sévi durant tout l’été. Les kayaks ont été interdits sur la Lesse une bonne partie de la saison et Dinant évasion s’est rabattu sur le Meuse. Un manque à gagner énorme. © RTBF
Un fragile équilibre
Les associations et riverains veulent diminuer le nombre de kayaks, resserrer les horaires et augmenter les débits minimaux afin de laisser respirer la Nature, surtout durant les mois d’été quand les niveaux sont les plus bas. Mais pour Olivier Pitance, les règles sont déjà tellement strictes que serrer à nouveau la vis reviendrait à couler l’entreprise : "C’est déjà compliqué comme ça. Si l’activité kayak devient déficitaire, nous l’arrêterons tout simplement. Nous essayons déjà de diminuer la part des kayaks dans les revenus de l’entreprise mais je ne vais pas travailler sans compter mes heures pour être en perte financière".
Je ne vais pas travailler sans compter mes heures pour être en perte financière.
Depuis de nombreuses années, Dinant évasion cherche à se diversifier en lançant d’autres activités comme un parc d’aventure, des croisières sur la Meuse, des gîtes, un hôtel ou un restaurant. Les années de sécheresse se multipliant, dérèglement climatique oblige, l’entreprise ne peut plus compter uniquement sur la manne financière historique que représentent les kayaks. Cette année encore, les canicules successives ont fait baisser les niveaux d’eau. Les kayaks ont été interdits pendant une bonne partie de l'été : "Une catastrophe, tranche Olivier Pitance, les bénéfices de l’an passé vont éponger les pertes de 2026".
Pour vérifier le respect des conditions des permis accordés à l’exploitant, nous avons décidé de vérifier et avons compté à plusieurs reprises le nombre de kayaks mis à l’eau sur une journée. © RTBF
Comment faire du kayak s’il n’y a plus d’eau ?
Durant cet arrêt forcé, pour compenser au mieux ces pertes, l’entreprise a tenté de promouvoir des tours en kayaks sur la Meuse plutôt que sur la Lesse et les clients ont été au rendez-vous. Mais ici aussi, le patron a dû se justifier. Un concurrent touristique du coin, le directeur de la citadelle de Dinant qui propose lui aussi des croisières sur la Meuse a dénoncé l’utilisation de la base nautique en bord de Meuse installée par Dinant évasion : "Des PV ont été dressés, mollement je dois dire, mais on dirait que les règles ne sont pas les mêmes pour tout le monde". Le chalet et la caravane qui servent de caisse et de stock pour le matériel ont été installés sans prévenir l'autorité communale de Dinant et la situation doit être régularisée au niveau urbanistique concède l’administrateur délégué. Mais concernant l’exploitation de la base, Olivier Pitance annonce que tout est en règle.
On dirait que les règles ne sont pas les mêmes pour tout le monde
Mais à ce stade de notre enquête, une autre face de l’activité nous interpelle. Olivier Pitance passe, c’est vrai, pas mal de temps au tribunal : "Je ne suis pas un mouton ! Mais jusqu’à preuve du contraire, mon casier est vierge. C’est une chasse aux sorcières de la part de gens qui veulent juste qu’on ne soit pas là". Menaces sur un concurrent, contestation de taxes devant le Conseil d’État, mais aussi conflits familiaux avec son père et son propre frère, une autre procédure est en cours pour l’instant à Namur. Olivier Pitance est poursuivi pour des infractions liées à ses deux permis d’exploitation. Lors d’un contrôle en 2023, le département de la Nature et des Forêts, le DNF, constate plusieurs infractions : les toilettes pour les clients, pourtant obligatoires, sont absentes, certains kayaks sont à l’eau alors qu’ils ne devraient pas être utilisés. Les horaires et le nombre maximum d’embarcations quotidiennes ne sont pas respectés. Aujourd’hui, le tribunal a suspendu son jugement à une autre décision, celle du Conseil d’Etat concernant l’un de ses deux permis : "A l’époque, ce permis a été mis en place par l’ECOLO Céline Tellier (alors ministre wallonne de l’Environnement) dont les convictions sont connues. Elle a profité d’un détail administratif pour nuire à l’entreprise et changé les règles du permis sans le moindre argumentaire scientifique. Cette décision est illégale et quand le permis sera annulé au Conseil d’Etat, toute l’affaire de Namur tombera".
Nous avons confronté le patron de Dinant évasion Olivier Pitance à nos observations. © RTBF
En attendant le Conseil d’Etat…
La situation s’enlise en bord de Lesse depuis plusieurs années. Il y a deux permis pour un seul exploitant avec des règles différentes et ils risquent tous les deux d’être annulés par le Conseil d’Etat dans les prochaines semaines ou les prochains mois : "Regardez ici, il y a trois couleurs de kayaks, qui ne sont pas soumis aux mêmes débits minimums, aux mêmes horaires, ironise Georges Hoyos, président de Lesse, Nature et Patrimoine qui a déposé un recours contre l’un des deux permis. Vous avouerez que ça devient bien compliqué à contrôler !". Empêtrée dans les méandres réglementaires, l’administration wallonne, le département de la Nature et des forêts (DNF) en tête, ne contrôlerait tout simplement plus le respect des conditions d’exploitation fixées ans les deux permis : "Les agents ont reçu l’instruction de ne plus contrôler, explique un agent de l’administration wallonne qui préfère garder l’anonymat. Mais c’est clair qu’ils ne respectent pas les permis, ils mettent des kayaks jaunes ou rouges alors qu’ils ne le peuvent pas, les débits minimums ne sont pas respectés".
Nous avons donc décidé de vérifier nous-même et enquêter. Durant plusieurs semaines, nous avons vérifié les différentes conditions des permis. Les horaires étaient globalement respectés. Nous avons constaté à trois reprises que les portes des toilettes sur le parcours étaient cadenassées au moins jusqu’en début d’après-midi. Durant plusieurs jours en juillet, les kayaks jaunes, pour lesquels les débits d’eau minimum de mise à l’eau sont plus stricts, naviguaient en violation du permis Tellier de 2023. Olivier Pitance conteste : "Vous ne connaissez pas le contexte par rapport aux toilettes. Ce n’est pas le fonctionnement normal, le travailleur devait être en retard". Concernant les kayaks jaunes à l’eau alors que le débit réglementaire est trop bas, il annonce laisser son avocat, présent lors de l’interview, répondre à la question mais précise "je peux vous dire que la réglementation, quelle qu’elle soit, même si elle est contestée, critiquée, est bien respectée,". Son avocat ne réagira finalement pas face caméra.
Nous avons aussi compté le nombre de kayaks total à sept reprises et constaté un seul dépassement d’à peine douze bateaux. Mais notre enquête nous a permis de mettre en évidence qu’un seul bateau servait parfois à deux clients différents sur une même journée. Conclusions : les dépassements passent d’un à trois jours sur sept d’observation. Le lundi de Pentecôte, selon nos calculs, 43 kayaks supplémentaires auraient été mis à l’eau par rapport au quota autorisé par les permis.
L’Echevin de Finances de la commune de Houyet met la Région wallonne devant ses responsabilités. © RTBF
La Wallonie première responsable ?
Pour Georges Hoyos, de Lesse, Nature et Patrimoine, la responsabilité ne repose pas uniquement sur l’exploitant. Il pointe aussi le gouvernement wallon et, plus particulièrement, le ministre du Territoire, François Desquesnes. En 2025, le ministre Les Engagés renouvelle l’un des deux permis et accorde 600 kayaks supplémentaires par rapport aux années précédentes. Une décision qui fait bondir les associations : "Le ministre avait l’occasion de mettre de l’ordre et ne l’a pas fait. Son administration lui disait "il faut réduire le nombre de kayaks. Il n’a pas écouté. Elle lui disait : "Il faut relever les débits minimums" et il n’a pas écouté. Ou encore qu’il fallait limiter le permis à trois ans, le temps d’adapter la situation et de n’octroyer qu’un seul permis qui remet de la cohérence mais François Desquesnes valide ce permis pour 9 ans, tranquille… Soit il n’a pas lu le texte, l’a signé et c’est très grave. Soit il a lu le texte, l’a signé et c’est encore plus grave". Nous avons sollicité le ministre François Desquesnes à de nombreuses reprises durant notre enquête mais il n’a pas souhaité nous accorder d’interview.
D’ici quelques semaines, nous l’avons dit, les deux permis pourraient tomber. Un potentiel retour à la case départ donc pour le gouvernement wallon qui risque de devoir reprendre la main. Dans la vallée, l’Echevin des Finances MR de la commune de Houyet dénonce, lui aussi depuis plusieurs années, ce qu’il qualifie de surtourisme. Malgré les rentrées financières que représentent les kayaks grâce aux taxes engrangées, il souhaite voir moins de kayaks sur la Lesse et un équilibre qui "tienne compte de tous, riverains, autres acteurs touristiques et l'environnement tout en préservant l’activité économique". Etienne Marot met en exergue le dérèglement climatique qui risque "à terme, d’empêcher tout kayak de naviguer ou de mettre la Nature encore plus sous pression les rares jours autorisés. Il faut remettre les choses à plat et c’est à la Wallonie, gestionnaire de la rivière de prendre ses responsabilités et pas à nous les communes. Il y va de la survie même de l’activité kayak sur la Lesse".
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