Dans les traces d’Alain Gravel, le «chat de ruelle»
À l’aube de son demi-siècle de pratique du journalisme, Alain Gravel lance Le chat de ruelle, récit, forcément un peu biographique, de son parcours dans les salles de presse, des studios de CKCV-Télémédia à Québec à la fin des années 1970 jusqu’à la barre du magazine d’actualité Les faits d’abord, sur les ondes d’ICI Première. À travers sa trajectoire de « gars de terrain » nous sont rappelées de grandes histoires journalistiques, du procès des sœurs Lévesque à la crise d’Oka, en passant par le scandale de la construction et « l’affaire Jeanson », qu’il a contribué à mettre en lumière.
« Ça fait longtemps que j’ai des discussions, formelles et informelles, autour d’un projet de livre que je n’étais pas vraiment prêt à faire », raconte le journaliste d’expérience qui, de la radio à la télé, de TVA à Radio-Canada, a donné un souffle nouveau au journalisme d’enquête québécois dès 1997 aux commandes de l’émission Enjeux, transformée quelques années plus tard en Enquête, animée depuis 11 ans par sa collègue Marie-Maude Denis.
« Faut croire qu’avec les années, mon éditrice a su me convaincre. J’ai eu le goût de raconter mes histoires, les coulisses de mes reportages et comment [le journalisme d’enquête] fonctionne », explique-t-il. « Dans ce métier, on ne peut pas contrôler la perception que l’auditoire a de nous et de notre travail, mais je pense que ce livre s’adresse à un auditoire assez large, puisque j’y ai mis beaucoup de réflexions sur les médias et la façon dont on travaille. »
Gravel nous ramène à sa première affectation hors du Québec, soit la couverture en Italie du procès des sœurs Lévesque, en 1987, accusées d’avoir importé de l’héroïne dans leurs valises rouges. Il revient aussi sur les coulisses de l’été 1990, qu’il a passé au village d’Oka à couvrir le siège opposant les Warriors à la Sûreté du Québec, puis aux Forces armées canadiennes. Ce fut un moment charnière non seulement dans les relations entre les peuples des Premières Nations et la population du Québec, mais aussi pour le journalisme d’ici, qui était constamment à l’affût des développements de la situation, cinq ans avant la naissance du réseau d’information en continu RDI.
L’événement a également marqué le passage du journaliste à la télévision. « Si ça a lancé ma carrière ? À la télé, oui. J’ai pris conscience de la puissance de la télévision », dit-il en racontant le moment où il a été reconnu par une téléspectatrice en allant chercher son café au Dunkin’ Donuts avant de retourner près de Kanesatake. « Je suis un généraliste avant tout. J’ai toujours pensé qu’une carrière en journalisme se bâtit pierre par-dessus pierre. [Couvrir la crise d’Oka] a probablement amplifié l’impression que les gens avaient de moi. Ça m’a fait connaître davantage. »
« La nouvelle est en constante mouvance »
La notoriété du journaliste atteindra cependant son sommet dans les années Enjeux/Enquête, où il révèle plusieurs histoires marquantes, de la collusion et la corruption dans l’industrie de la construction, qui impliquaient le crime organisé, les syndicats et le politique et dont le dévoilement a mené au déclenchement de la commission Charbonneau par le gouvernement libéral de Jean Charest en 2011, aux aveux, en 2007, de la cycliste Geneviève Jeanson. « Pour moi, ce chapitre est instructif, car il montre que la nouvelle est en constante mouvance, elle évolue. »
Tout comme la pratique du métier ? Alain Gravel y réfléchit dans les derniers chapitres. « Les modes de communication changent avec les époques. Ce qui importe, c’est la rigueur de la démarche journalistique » dont se targuent les médias dits traditionnels, mais qui ne leur est pas exclusive, juge-t-il en soulignant le travail de certains plus jeunes médias sur le Web.
« On le voit lorsque surviennent de grands événements — le 7 octobre, la guerre en Iran : même les gens qui lèvent le nez sur les médias traditionnels y reviennent, parce qu’ils ont un sceau de crédibilité, parce que les gens savent qu’ils ont les moyens pour travailler et que, normalement, ils sont dotés de pare-feu pour éviter la propagande. Il y a certes des défauts dans nos entreprises, et je pense que je les expose dans mon livre, mais nous travaillons avec un code de déontologie, des syndicats aussi qui garantissent dans nos conventions de travail l’indépendance et la liberté de presse. […] Fondamentalement, j’espère que la démarche rigoureuse, indépendante, intègre va demeurer, parce que le journalisme est un pilier de la démocratie. »
Le journalisme, « un mode de vie »
Dans le chapitre « Morning man », Gravel revient avec humilité sur ses quatre années à l’animation de l’émission matinale d’ICI Première, une expérience qu’il assure ne pas regretter. « Mais ce chapitre m’a demandé du recul pour l’écrire — je ne l’aurais pas fait à chaud, parce que je n’étais pas content » de la façon dont les choses se sont passées. Il trouve que la direction l’a remplacé « maladroitement, pour être diplomate ». « J’étais perdu un peu là-dedans, avec mon style carré à moi, écartelé entre les avis des uns et des autres sur l’émission, surtout au sein de la direction. Ça a été dur, mais je suis content de l’avoir fait. »
La retraite n’est pas encore planifiée. « Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu faire ce métier, répond d’abord Gravel. J’avais 10 ou 11 ans, j’écrivais des lettres à ma grand-mère en forme d’article de journal. Dans le fond, aujourd’hui, je me suis rendu compte que ce métier, c’est un mode de vie. Enquête fut une période importante de ma vie, mais à la fin, j’allais foncer dans le mur si je continuais, c’était tellement de pression que je ne dormais plus. Ce fut le seul moment où j’ai pensé à la retraite. »
« Bon, je ne veux pas traîner dans le métier non plus… Mais en même temps, j’aime ça. Je dis ça à ma blonde : “Si je prenais ma retraite, je lirais quand même cinq journaux par jour, plus des livres.” La seule différence, c’est qu’en ce moment, j’ouvre le micro et je raconte ce que je lis. J’aime ça, ça fait partie de ma vie et c’est un métier auquel je crois beaucoup. Je crois aux faits, en la vérité et à l’importance de faire de l’information de qualité. »
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