L’IA, l’audiovisuel et le réel
L’onde de choc de l’intelligence artificielle (IA) continue d’ébranler le monde littéraire. Pendant ce temps, d’autres domaines artistiques et culturels utilisent allègrement et sans (trop de) gêne les nouveaux outils numériques, qui révolutionnent toutes les étapes, de l’idéation à la création. Deuxième exemple de cette série : la télé et le cinéma.
L’IA fait son cinéma. Sanxingdui: Future Past est sorti en salle en Chine vendredi dernier. Le thriller de science-fiction a été entièrement conçu sur ordinateur par une centaine de programmeurs et de modélisateurs numériques. Les microdramas pour téléphone ont massivement ouvert cette voie artificielle.
Les outils numériques peuvent maintenant intervenir à toutes les étapes de la création d’une fiction. Des modèles textuels, comme ScriptBook, savent analyser aussi bien la structure narrative d’un scénario que le ton des dialogues. Les modèles lissent l’accent d’un acteur, lui font parler toutes les langues avec sa propre voix. Ils peuvent le rajeunir, le vieillir, le remplacer par un avatar et le transposer dans une infinité de mondes.
« L’intelligence artificielle ne remplace pas les fondamentaux de l’écriture, de la réalisation ou de la production : elle soutient la création et peut l’amplifier », spécifie Stéphanie Verrier, directrice du développement des programmes de formation de l’Institut national de l’image et du son (INIS). « Nous allons toujours valoriser la créativité humaine, mais nous ne souhaitons pas empêcher l’innovation. Nous voulons accompagner les professionnels de l’audiovisuel dans cette transition vers de nouveaux moyens de travail tout en respectant les conventions collectives et les droits existants. »
L’INIS offre jusqu’au 5 novembre une formation générale pour faire « expérimenter l’IA en création audiovisuelle ». Comme cette révolution ne touche pas que la fiction et que le documentaire utilise aussi allègrement l’intelligence artificielle, l’institut propose également une formation réservée à cette branche transposant le réel aux écrans. La recherchiste Catherine-Emmanuel Brunet dirige cet enseignement spécialisé. Son prochain cours sera donné en novembre.
En entrevue, elle parle d’une pédagogie « pratique et réflexive » pour baliser les usages de l’intelligence artificielle. « Quand on fait un métier de recherche, il y a un aspect très humain, une réflexion créative aussi. L’IA, c’est plus qu’un assistant numérique : c’est un outil de recherche qui a accès à plus de sources et de données de façon rapide. »
Elle-même travaille principalement sur des documentaires, plus rarement des films, surtout des productions pour la télé. « Généralement, les gens me contactent parce qu’ils ont développé une idée avec un diffuseur. Et là, ils ont besoin de quelqu’un pour entamer tout le processus de recherche, trouver des intervenants, mener des entrevues préparatoires, construire la bible de recherche, étoffer des scénarios transférés ensuite à la personne affectée à la réalisation. Souvent, mon travail s’échelonne jusqu’à la production, par exemple pour mener les entrevues filmées. »
Toutes ces étapes peuvent être accompagnées et soutenues par une ou plusieurs IA. Celles-ci vérifient les faits, confrontent les expertises. La recherchiste cite le cas du documentaire de Télé-Québec Cobayes. Les écrans, réalisé par Catherine Proulx et portant sur la place des technologies dans la vie actuelle. « Il y avait quand même beaucoup de données scientifiques et de longs documents à consulter. Dans le contexte des compressions budgétaires à la télé, l’aide de l’IA devient précieuse, par exemple pour préparer des résumés des entrevues. »
Écrire avec l’IA et le dire
L’intelligence artificielle générative peut ensuite contribuer profondément à la scénarisation comme telle. Aussi bien dire l’écriture, ce qui ramène au fond du débat de l’affaire Orélien, qui taraude en ce moment le milieu de l’édition. Les reproches portent sur l’utilisation de l’IA pour l’écriture de C’était ça ou mourir (Boréal) et sur le fait de l’avoir cachée.
« Tu peux commencer par écrire ton scénario et l’améliorer avec l’IA, enchaîne Mme Brunet. C’est ce que j’appelle dans le jargon le “humain in, humain out”. Tu commences à fournir quelque chose qui vient de toi. Tu regardes si l’outil peut t’aider à améliorer ton texte ou à atteindre tes objectifs de création. Ensuite, selon les recommandations de l’outil, tu décides ce que tu appliques et tu t’assures de faire une dernière passe de création qui vient de toi. L’outil reste un outil et la création humaine existe avant et après. »
Sa position, répétée dans ses formations, exige la transparence. « Nous, on ne travaille pas en fiction, on travaille avec de vraies histoires. Le plus grand risque de l’IA en documentaire, c’est de perdre la confiance du public, qu’il ne sache pas s’il est en train de regarder la vérité ou de la fiction. »
Comment faire concrètement ? La documentariste recommande l’honnêteté avec les donneurs d’ouvrage concernant l’utilisation de la technologie. Elle trouve aussi essentiel qu’on en avise le public, un peu comme les médias (dont Le Devoir) soulignent avoir utilisé l’IA pour, entre autres, préparer des traductions ou produire des résumés d’articles. « Je pense que tout le monde est d’accord sur ce point-là, dit la formatrice. Je trouve que c’est le cœur du débat. »
Altérer le sujet
Les archives posent encore d’autres défis. Les outils numériques fouillent dans les banques d’images, nettoient les vieilles photos floues ou les vieux films, colorisent les productions en noir et blanc.
« Là encore, il faut y aller avec précaution, dit Catherine-Emmanuel Brunet, qui est aussi vice-présidente de l’Association des recherchistes en audiovisuel du Canada. Ensuite, je crois qu’il faut se demander si la modification altère la compréhension du sujet. »
Elle donne l’exemple d’images floues des années 1930 traitées par l’IA qui passeraient d’une résolution de 50 dpi à 600 dpi. « Je suis satisfaite : ça a l’air merveilleux et ça semble une solution parfaite pour avoir un meilleur film. Lorsqu’on fait ça, on désinforme le public sur l’époque à laquelle la photo a été prise. »
Le documentaire Netflix What Jennifer Did a fait l’objet d’une controverse récemment quand y ont été repérées des photos portant des signes typiques d’images générées ou retouchées par l’IA. Le producteur a répliqué que des logiciels avaient simplement servi à anonymiser les lieux de captation des images pour protéger les sources.
Ici comme dans d’autres secteurs de création culturelle, le sujet débouche inévitablement sur les capacités surpuissantes de l’IA. Au fond, cette machine n’est-elle pas plus humaine que n’importe quel humain puisqu’elle contient une culture universelle sans limite ?
« Pour moi, ça reste un outil, répond la documentariste. C’est particulièrement vrai en documentaire. » Elle rappelle qu’un très faible pourcentage des archives est disponible en ligne et qu’il existe en plus une évidente domination occidentale et même anglophone.
« Alors non, l’intelligence artificielle ne peut pas être comme un humain, parce que la machine ne traite que 5 % de ce qui existe comme contenu visuel dans le monde. Si je veux documenter une guerre, si j’utilise l’IA, je n’aurai pas une information complète. Je travaille avec des images et je ne peux pas me fier à cet outil à 100 %. »
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