Les critiques d’Hugues Dayez : "Raison et sentiments", éternelle Jane Austen

En Grande-Bretagne, Jane Austen, c’est bien plus qu’une autrice du patrimoine littéraire, c’est une institution. "Sense and sensibility" est son premier roman, publié en 1811, et considéré comme un des premiers, si pas le premier grand roman anglais du XIXe siècle. (A titre de comparaison, un autre grand classique féminin, "Jane Eyre" de Charlotte Brontë, paraîtra en 1847.) Le nom de Jane Austen n’apparaît pas à l’époque, il est mentionné que le livre a été écrit "By a lady"…
"Raison et sentiments" commence par un drame : après le décès d’un gentilhomme, Mr Dashwood, la loi anglaise veut que ce soit le fils aîné issu d’un premier mariage qui hérite de la totalité de sa fortune. Sa deuxième épouse, et ses trois filles, Elionor, Marianne et la petite Margaret se retrouvent du jour au lendemain sans le sou, et doivent quitter leur propriété du Sussex pour émigrer dans un modeste cottage du Devonshire. Mais sans la moindre dot, comment trouver un mari ? A travers les personnages des deux sœurs, Jane Austen dépeint deux manières de tomber amoureuse : Marianne est passionnée et extravertie, tandis que sa sœur aînée Elinor est pudique et réservée… Toutes deux sont prisonnières du patriarcat et des convenances de la bonne société anglaise.
Comment aujourd’hui faire la différence avec la version cinématographique du réalisateur taïwanais Ang Lee avec Emma Thompson et Kate Winslet, couronnée d’un Ours d’or à Berlin et du Golden Globe du meilleur film dramatique en 1996 ? La cinéaste britannique Georgia Oakley a relevé le défi. Sans trahir l’intrigue et l’esprit du roman, elle réussit à imposer sa vision.
D’abord, cette version est plus sensuelle, plus organique ; la connexion des héroïnes avec la nature est soulignée, comme le changement des saisons, avec une direction photo absolument magnifique. Ensuite, le casting réserve des très belles surprises, à commencer par le personnage d’Elinor campé par Daisy Edgar-Jones, la jeune actrice révélée par la fabuleuse mini-série "Normal People" d’après le roman de Sally Rooney. Daisy Edgar-Jones a aujourd’hui 28 ans, elle campe donc une Elinor Dashwood plus jeune qu’Emma Thompson (qui avait 36 ans quand elle a tourné " Sense and sensibility ") et elle crève l’écran. Pour incarner Marianne, Esmé Creed-Miles, 26 ans, elle aussi jeune talent du cinéma britannique. Au final, cette nouvelle version est la preuve que le pouvoir romanesque de Jane Austen, plus de deux cents ans après la première parution de "Sense and sensibility", reste intact.
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