L’impossible CV des directions d’école
Si la direction d’école devait rédiger son curriculum vitæ (CV) en 2026, il ressemblerait sans doute à ceci. Nom : Résilience Suprême. Disponibilité : 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, même en rêve. Formation : maîtrise en diplomatie parentale et doctorat honorifique en patience surhumaine. Compétences : éteindre trois incendies en même temps, préparer un conseil d’établissement en répondant aux textos du centre de services et aux parents inquiets, rédiger un rapport de 25 pages entre deux alarmes et trouver un remplaçant à 7 h 15 sans trop stresser. Distinctions : médaille d’or de la réunion surprise et mention spéciale pour sa capacité à faire semblant de tout maîtriser. Loisirs : méditer entre deux appels d’urgence et régler des conflits avant le premier café.
Un jour psychologue, le lendemain infirmière, puis pompier : si je devais définir le métier aujourd’hui, j’écrirais ceci. Direction d’école, nom féminin : personne polyvalente, jongleuse de priorités, experte en diplomatie de crise, maîtresse du courriel sans fin et magicienne de la résolution de problèmes. Compétence requise : exercer dix métiers en dix minutes, sans perdre le sourire.
Un marathon quotidien
On sourit, mais les directions que je rencontre dans le cadre de mes recherches s’y reconnaissent un peu trop. La cloche vient de sonner, et le marathon commence. La direction arrive avec plusieurs dossiers en tête et autant de décisions à prendre. La porte du bureau n’est pas encore ouverte qu’une crise éclate ou qu’un parent fâché attend. Elle règle la crise, écoute le parent. Au moment où elle prend enfin une gorgée de café, le téléphone sonne, un courriel urgent arrive et une enseignante en détresse frappe à sa porte.
Une direction d’école se lève chaque matin avec l’envie de changer les choses et de donner le meilleur d’elle-même. Mais à force de tout donner sans jamais pouvoir se recharger, elle s’use. Qui sera là pour la soutenir ?
Un merci ne suffit plus
Du 19 au 23 octobre, le Québec souligne la Semaine des directions d’établissement scolaire. Elles méritent nos remerciements. Mais après des années à les écouter parler de leur travail, je crois qu’un merci ne suffit plus.
La deuxième enquête du Groupe de recherche et d’intervention sur l’organisation du travail des directions d’établissement d’enseignement, dont je fais partie, publiée en 2024, le montre bien. Parmi les directions interrogées, 99 % disent travailler intensément et 88 % jugent leur travail très exigeant sur le plan émotionnel. Près des deux tiers sont insatisfaites de l’équilibre entre leur vie personnelle et professionnelle, et plus du tiers envisagent de quitter leur emploi. Ce sont des gens compétents et engagés qui se demandent s’ils vont rester.
Tout absorber
Avec le temps, on a fini par trouver normal qu’une bonne direction absorbe tout. Je pense qu’on fait fausse route. On ne peut pas promouvoir le bien-être à l’école tout en considérant l’épuisement de ceux et celles qui la dirigent comme le prix normal de leur engagement. Quand une direction est soutenue, toute l’équipe en profite, et elle peut enfin consacrer du temps à la réussite des élèves plutôt qu’aux urgences.
Concrètement, il faudrait alléger les tâches administratives qui éloignent les directions de la pédagogie, renforcer les équipes de soutien et rendre le mentorat réellement accessible. Il faudrait surtout prendre au sérieux les directions quand elles nomment leurs limites. Leurs besoins et ceux des enseignants, des professionnels, des élèves et des parents vont dans le même sens : dans une école, tout le monde dépend des conditions de travail des autres.
Cette semaine, remercions les directions et les directions adjointes de nos écoles et de nos centres de formation. Puis cessons de faire reposer la qualité de notre système d’éducation sur leur seule capacité à tenir.
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