Le bûcher des naïvetés

La Flandre, comme les autres niveaux de pouvoir, doit faire des économies. Le ministre-président flamand, le N-VA Matthias Diependaele, souhaitait faire sa rentrée, comme promis au Parlement flamand avec un budget. Mais après plusieurs jours de négociations ininterrompues, un collaborateur a fait un malaise, il a dû être évacué en ambulance, sous les yeux inquisiteurs des caméras.
Un quart d’heure plus tard, c'est la ministre CD&V Hilde Crevits qui s'est sentie mal. Au bout de la résistance physique, le ministre-président annonçait le report de sa déclaration avec cette phrase lâchée sans ironie aucune : "La santé avant tout".
Années 70 : les négociations à la belge
C'est évident la santé des négociateurs n'est pas le premier souci des politiques, tout comme la bonne gestion. Car qui croit vraiment qu'on décide avec toutes ses capacités cognitives après 72 heures sans dormir ? En fait, personne ne parvient vraiment à justifier ces pratiques et personne ne souhaite les remettre en cause. Ces négos à la belge apparaissent au début des années 70, avec la fin de la Belgique de papa, les lunettes fumées, la brume des cigarettes et les effluves de whisky. Avec le compromis à la belge apparaissent aussi les négociations à la belge : longues, physiques, nocturnes, au finish.
Mais pourquoi ?
Serait-ce donc lié à notre système politique particulièrement complexe ? C'est ce qu'on pourrait croire, mais ça ne résiste pas à l'analyse. Il y a d'autres systèmes compliqués dans le monde, d'autres systèmes proportionnels qui imposent des coalitions et où ce genre de mise en scène n'existe pas.
Oui mais avons ici nos deux démocraties, qui ajoutent une couche de communautaire. Pourtant cela s'est passé au gouvernement flamand, entre Flamands.
Oui mais les problèmes sont particulièrement compliqués et difficiles à résoudre ? Ah bon, la Flandre est une des régions les plus prospères au monde, ses finances sont saines et sous contrôle.
Non, je fais l'hypothèse que ces négociations sont devenues un rite, c'est-à-dire un ensemble d'actes codifiés, qui s'inscrit dans une tradition et dont l'objectif est symbolique plus que pratique.
Rite
Comme un rite de passage, par exemple. Il y a du baptême là-dedans. Gueule en terre bleu, un rite d'épuisement, d'usure qui permet d'accueillir le nouveau compromis.
C'est un rite sacrificiel aussi, il faut prouver à sa tribu que l'on s'est battu, jusqu'au bout. Cela pourrait être des duels à l'épée où l'on s'arrête au premier sang, mais ce sont des négociations nocturnes au finish.
Et bien sûr le public de cette cérémonie rituelle, c'est nous. Or, nous sommes traversés, les études le montrent, par une injonction contradictoire. Nous voulons que le politique respecte sa parole, et en même temps nous voulons qu'il trouve des compromis efficaces. Or, très vite, la contradiction apparaît. Elle est insurmontable pratiquement, il ne reste alors que l'acte symbolique, c'est là qu'intervient notre rite de la cérémonie du sacrifice, ce bûcher où nous regardons brûler nos naïvetés.
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