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Sunday, October 11, 2026

Affaire Thélyson Orélien: le monde de l'édition francophone en quête de nouveaux repères face à l'IA

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Le 25 septembre dernier, l'académie Goncourt retirait brutalement de sa liste le roman de Thélyson Orélien, le grand succès de la rentrée littéraire soupçonné d'avoir été écrit avec l'aide de l'IA. L'affaire continue de secouer le landerneau littéraire. Quel sera son impact sur l'acte de création littéraire ? Comment se prémunir contre le recours à l’IA en littérature ? Quelles lignes rouges ? Telles sont quelques-unes des questions auxquelles RFI tente de répondre, en dialogue avec des professionnels du milieu littéraire et éditorial.

Le secteur de l’édition francophone sort profondément traumatisé par ce qui est convenu d’appeler « l’affaire Thélyson Orélien », du nom de l’écrivain canado-haïtien par lequel le scandale est arrivé. Avec son roman C’était ça ou mourir, unanimement salué pour son approche originale de la tragédie de la migration et pour son écriture métaphorique et poétique, l’écrivain était bien parti pour rafler les grands prix de la rentrée littéraire de l’automne 2026.

La polémique a éclaté lorsqu’un chroniqueur du quotidien Le Figaro a dénoncé ce roman star de la rentrée, accusant son auteur, par le biais d’un compte collectif sur X, d’avoir écrit son livre en se faisant aider par une intelligence artificielle générative. Preuves à l’appui, le journaliste a soutenu que le passage à la moulinette de Pangram, un logiciel de détection de contenu IA réputé particulièrement fiable, a révélé que ce roman aurait été écrit, possiblement entre 95 et 100%, par l’IA. Les accusateurs pointent du doigt son style « slop » (« bouillie IA »), caractérisé par des répétitions de tournures de phrases, le rythme ternaire et un recours constant à des métaphores et des allégories.

L’affaire s’est corsée, lorsqu’à ces incriminations sont venues s’ajouter des accusations de plagiat visant des textes anciens de l’écrivain haïtien. Résultat : la carrière parisienne du roman s’est arrêtée net, avec le retrait du livre de la liste des Goncourables, sans qu’on avance la moindre justification juridique.

Suite au discrédit jeté sur le roman, Le Boréal, la maison d’édition canadienne qui l’avait publié initialement a mis fin à la campagne promotionnelle, conduisant l’auteur à rentrer précipitamment chez lui, au Québec. Il a promis depuis de s’exprimer « quand tout redeviendra calme ».

Coup de tonnerre

La chute brutale du grand favori de la rentrée littéraire française a été vécue comme un coup de tonnerre par l’ensemble du milieu éditorial français et francophone. Éditeurs, écrivains, critiques s’interrogent sur l’effet à long terme de l’utilisation de l’IA sur la littérature dont le prestige est traditionnellement fondé sur la singularité des œuvres et le pacte de sincérité entre lecteurs, éditeurs et auteurs.

« En littérature, c’est la première fois qu’on est confronté à quelque chose d’aussi important », soupire Philippe Rey, directeur-fondateur d’une maison d’édition parisienne portant son nom. Et d’ajouter : « Je dis "important" parce que cette affaire est un tournant : nous avons tous été pris au dépourvu. Le texte de Thélyson Orélien était considéré, de l’avis quasi unanime, comme un texte extraordinaire, novateur, bouleversant, émouvant. Les qualificatifs n’ont pas manqué pour qualifier la force de ce texte. Il était quasiment dans toutes les listes de prix de la rentrée d’automne. »

Philippe Rey est le directeur-fondateur des éditions Philippe Rey, créées en septembre  2002.
Philippe Rey est le directeur-fondateur des éditions Philippe Rey, créées en septembre 2002. © Editions Philippe Rey

« Et puis, patatras, poursuit l'éditeur, on apprend que ce livre qui a été tant admiré aurait été écrit par une machine. J’utilise le conditionnel parce qu’on n’a pas encore de preuve formelle, même s’il existe des faisceaux d'indices troublants confirmant la supercherie. Cette découverte est d’autant plus surprenante que jusqu’ici on pensait que l’IA ne faisait que répliquer des textes existants et qu’elle était incapable de produire une pensée novatrice. C’est cette capacité de l’IA de générer des œuvres originales qui est troublante et qui pose des questions fondamentales sur l’avenir même de la littérature. »

« Pangram, va te faire foutre ! »

L’inquiétude de Philippe Rey envers le développement de l’IA générative est partagée par l’ensemble du milieu littéraire français qui s’interroge sur le devenir du concept même de l’« auteur » en cette ère de l’écriture hybride et de l’écrivain augmenté, mêlant machine et humain.

Si l’on croit les proclamations du jeune essayiste Samuel Fitoussi, « figure montante de la sphère conservatrice » et tombeur de Thélyson Orélien, c’est le même souci de conjurer le spectre de la « disparition de la lecture et de l’écriture » qui aurait motivé sa démarche.

Selon la l’écrivain canado-haïtien, elle était surtout motivée par le souci de « faire taire » sa voix d’homme noir, alors qu’il aborde dans son roman le sujet éminemment sensible de l’immigration. Ses défenseurs, dont l’ancien Prix Goncourt, le Sénégalais Mohamed M’Bougar Sarr, ont souligné sur les réseaux sociaux « la dimension raciale des accusations », ciblant en l’occurrence un jeune auteur noir. Les voix se sont élevées dans les milieux africanistes pour attirer l’attention sur la suspicion d’inauthenticité pesant sur les auteurs noirs à travers les siècles. On se souvient du cas emblématique de l’écrivain malien Yambo Ouologuem qui obtint le prix Renaudot en 1968, avant d’être accusé de plagiat.

Certains des défenseurs de Thélyson Orélien ont également souligné le paradoxe de la situation dans laquelle se retrouvent les écrivains accusés de l’utilisation de l’IA. Disqualifier Orélien sur la seule base qu’il a eu recours à l’IA était injuste à leurs yeux. Qui a volé qui, se demandent-ils, rappelant que les véritables prédateurs étaient les datacenters « capitalistes » qui nourrissent l’IA en lui faisant emmagasiner tous les romans du monde sans verser les moindres droits d'auteur.

Chose particulièrement humiliante pour les écrivains, en dernière instance, ce sont les outils de l’IA tels Pangram, qui s’érigent en juge de l’intégrité des romanciers. D’où sans doute le cri de colère de l’écrivaine Virginie Despentes à la télévision française : « Thélyson Orélien n’a pas à se justifier. Il écrit comme il le veut.  Pangram, va te faire foutre ! »

Quel rapport à l'acte littéraire ?

« Au-delà de ses implications morales et politiques, ce qui est en jeu dans l’affaire Thélyson Orélien, c’est notre rapport culturel à la littérature et à l’acte littéraire », soutient l’éditeur Philippe Rey.

« On est en droit de se demander, affirme ce dernier, si un lecteur aurait la même appétence, la même fascination ou la même émotion face à un texte littéraire, si ce texte n'était pas écrit par un humain ? Certes, le livre de Thélyson Orélien est la preuve que l’IA peut générer des textes susceptibles de transmettre de l’émotion, mais moi, pour ma part, je n’irais jamais acheter un livre si je savais qu'il était généré par l'IA. En littérature, j’aime sentir le travail de l'auteur, sa souffrance, ses incertitudes, ses tremblements, ses émotions. Oui, pour moi, la grande littérature procède d'un vécu humain très fort et c'est pour cette raison que les livres me touchent. C’est pourquoi quand on me dit que c'est une machine qui est à l’origine du texte que j’ai sous les yeux, il ne m’intéresse pas tout simplement parce que l’épaisseur humaine qui est sa raison d’être en est absente. »

Ce désarroi de l’éditeur français touche tout le monde francophone, comme on le constate en interrogeant à ce sujet Carl Kalire de la République démocratique du Congo. Kalire est éditeur et activiste culturel dans son pays, où l’affaire Thélyson Orélien a aussi profondément secoué les milieux intellectuels. « En Afrique, comme on peut l’imaginer, cette affaire a été vécue par beaucoup comme une réaction raciste », explique l’éditeur congolais.

Carl Kalire est éditeur et animateur culturel en RDC.
Carl Kalire est éditeur et animateur culturel en RDC. © Carl Kalire

« La précipitation avec laquelle les jurés Goncourt ont pris la décision de retirer le livre incriminé de leur liste sur la seule base d’un tweet, ont favorisé ce sentiment d’injustice. Ils n’ont même pas pris la peine de commander une enquête approfondie, sur la base des évaluations par des outils de vérification du contenu IA, comme d’ailleurs conseille de le faire le fondateur du logiciel Pangram. »

« Il m’a semblé toutefois utile d’insister auprès de mes collègues sur le danger que représente l’usage intempestif de l’IA dans la création littéraire, en Afrique comme ailleurs, poursuit Carl Kalire. En fait, au sein du collectif de professionnels que je dirige en RDC, nous avons depuis longtemps pris la mesure du problème et avons pris l’habitude de réclamer à nos auteurs des versions évolutives de leurs textes, au moment du dépôt du manuscrit. Par ailleurs, nous demandons à l’écrivain de signer un document affirmant qu’il est le seul auteur de son livre. Je pense que l’on va devoir désormais ajouter dans le contrat la clause que le texte n’a pas été généré par l’intelligence artificielle... »

« Nous sommes entrés dans l'ère du soupçon »

Les éditeurs français ne fonctionnent pas très différemment. Certains ont déjà inscrit dans leur protocole la clause limitant l’usage de l’intelligence artificielle à la documentation et aux mises en page. C’est le cas des éditions de l’Observatoire qui ont lancé cette année le label 100% humain pour garantir aux lecteurs que leurs auteurs n’écrivent pas avec l’IA.

L’initiative ne convainc guère Philippe Rey, qui rappelle qu’il y aura toujours le risque d’être pris au dépourvu par un auteur qui refuse de jouer le jeu. « On ne pourra jamais garantir à 100% tant qu’on n’aura pas un outil de détection fiable à 100% », réitère-t-il. Et d’ajouter : « On est vraiment au début d'un changement d'ère. Les outils comme Pangram vont s'améliorer, mais en même temps, en face, les générateurs de texte vont aussi s'améliorer. Tant qu’on n’aura pas un outil de détection fiable à 100%, il y aura toujours un doute, une suspicion, comme c’est le cas aujourd’hui avec le texte de Thélyson Orélien. Nous sommes entrés de plain-pied dans l'ère du soupçon. »

Pour sortir de cette ère du soupçon, certains éditeurs appellent à la mise en place d’une charte collective de déontologie pour pérenniser la conception de la littérature comme un acte original, singulier, sanctuarisé. Si l’idée est saluée avec enthousiasme dans le milieu, les observateurs craignent que cela ne devienne une simple profession de foi, impossible à mettre en place en pratique, faute d’unanimité entre éditeurs sur le rôle et la place de l’IA dans la création littéraire et artistique. « On a vu à quel point c’était compliqué de retirer ou non le roman de Thélyson Orélien de la liste des prix littéraires. Les jurés Goncourt l’ont retiré, les autres l’ont maintenu », pointe le directeur-fondateur des éditions Philippe Rey.

Alors que les professionnels se perdent en interrogations et hypothèses, le roman de l’Haïtien Thélyson Orélien continue de faire son bonhomme de chemin dans les librairies de France et de Navarre où la magie caribéenne semble fonctionner, si l’on se fie au chiffre de ventes. Jusqu'ici, l’ouvrage s’est vendu à quelque 65 000 exemplaires. Pour beaucoup de libraires, c’est le message humaniste de l’auteur, qualifié de « woke » par ses dénonciateurs, qui touche les lecteurs. Pour nombre de ces derniers, ce roman est un chef-d’œuvre, comme l’ont répété les critiques sur tous les tons avant l’éclatement de la polémique.

Il est peut-être venu le temps de donner la parole à Thélyson Orélien, pour percer enfin le mystère de son art d’écrire un chef-d’œuvre. Avec ou sans l’IA.

Cinq questions à Pierre Bisiou sur la création littéraire et l’IA en Corée du Sud

Pierre Bisiou est traducteur littéraire, spécialiste de la langue et littérature coréennes

RFI : On a le sentiment qu’en Corée la population est particulièrement ouverte à l’IA ?

Pierre Bisiou : C’est vrai qu’il y a une fascination pour l’IA. Celle-ci a été définie comme un enjeu majeur par le président actuel. Ce sont peut-être les étudiants qui témoignent le mieux de cette fascination. En effet, en Corée, l’usage de l’IA par les étudiants est massif et commence à poser des problèmes. Mais comme le coréen est une langue agglutinante avec peu de locuteurs, la base d’apprentissage des IA est faible et ne permet pas pour le moment de dépasser la rédaction des mémoires, des devoirs et des textes très encadrés.

Pierre Bisiou.
Pierre Bisiou. © Collection personnelle

Qu’en est-il des écrivains ?

L’IA est de plus en plus répandue chez les écrivains pour leur documentation. Déjà, les couvertures des livres sont réalisées par des IA, les créateurs de webtoons confient la colorisation à l’IA et les romanciers l’utilisent pour leurs recherches. Il y a fort à parier que bientôt la nouvelle génération d’écrivains l'utilisera pour écrire ses livres.

Y a-t-il une prise de conscience des questions que soulève la rédaction de livres avec l’IA ?

Depuis le mois d’avril dernier, les éditeurs coréens ont ouvert le dossier de l’IA. En juillet, 75% d’entre eux déclaraient utiliser l’IA – d’une façon ou d’une autre et 85% réclamaient l’identification claire des livres l'utilisant. Le 29 septembre, un forum réunissant les éditeurs coréens a souhaité la mise en place d’une triple identification : primo, œuvre humaine avec traces d’IA, secundo, œuvre assistée par l’IA et, tertio, publication générée par l’IA. L’objectif déclaré étant la définition du droit d’auteur pour un titre dans une coexistence pacifique. Ajoutons que c’est la question du droit d’auteur plutôt qu’une réflexion philosophique sur la création qui a motivé le besoin ressenti par les auteurs de fixer des règles. Ils se demandent qui est le propriétaire d’une œuvre faite en partie avec l’IA et comment départager les rétributions.

Où en est ce que vous appelez la réflexion « philosophique » sur l’impact de l’usage de l’IA dans la littérature ?

Le phénomène des œuvres littéraires écrites par l’IA a pris une ampleur inédite au cours des dernières années, suscitant une véritable curiosité de la part des lecteurs pour savoir comment les auteurs vont l'utiliser. Des auteurs, même très connus, interviennent déjà sur YouTube pour expliquer leur usage de l’IA dans leurs recherches – pas encore dans leur écriture. Certains magazines ont publié, à titre expérimental, des romans co-écrits avec l’IA, mais en général les écrivains se montrent plutôt réticents à écrire des romans avec l’aide de l’IA. Cependant certains soupçonnent de nombreux romanciers en herbe de tenter de publier des ouvrages grâce à l’IA.

Des progrès rapides de l’intelligence artificielle suscitent-ils des inquiétudes sur l’avenir des traducteurs littéraires humains ?

Face à l’IA, les autorités coréennes mettent l’accent sur la valeur des traducteurs humains, et insistent sur la nécessité de favoriser pour la littérature et les contenus culturels une traduction de qualité basée sur une compréhension du contexte culturel et une transmission émotionnelle. Conscient que la littérature fait partie du soft power coréen, le gouvernement veut promouvoir la traduction littéraire et à cet effet se propose de créer une nouvelle école destinée à former les étudiants non seulement aux compétences de traduction et d’interprétation des textes, mais aussi aux enjeux éthiques liés à l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la traduction.

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