Pour les Russes de l’étranger, le retour au pays peut se transformer en aller simple vers la prison

Rentrer en Russie pour rendre visite à ses proches ou renouveler son passeport peut directement conduire derrière les barreaux. Dans un nouveau rapport publié fin septembre, l'ONG Memorial documente 24 cas de Russes arrêtés après leur retour de l'étranger, souvent sur des accusations de haute trahison. Certains ont déjà été condamnés à de lourdes peines.
Un virement d'une trentaine d'euros à une ancienne compagne ukrainienne : c'est ce que la justice russe reproche à Mikhaïl Lochtchinine, un informaticien russo-belge de 48 ans. Installé en Europe depuis la fin des années 1990, il s'est rendu à l'été 2025 dans sa ville natale de Saint-Pétersbourg pour voir son père, victime d'un infarctus. Alors qu'il traversait à moto la frontière entre la Lettonie et la Russie, les gardes-frontières russes ont examiné son téléphone portable. Ils y ont découvert des contacts ukrainiens, notamment des échanges avec son ancienne compagne. Arrêté, il a été accusé de lui avoir envoyé de l'argent en 2022. Le 2 juin 2026, la justice russe l'a condamné à 16 ans de colonie pénitentiaire pour « haute trahison ».
Son histoire figure parmi les 24 nouveaux cas recensés par l'ONG de défense des droits humains Memorial dans un rapport publié fin septembre. C'est le deuxième document que l'organisation consacre aux Russes arrêtés après leur retour de l'étranger. Dans une première enquête publiée en 2025, elle avait décrit 16 autres cas.
Ces chiffres sont pourtant loin de refléter l’ampleur réelle du phénomène, estime Anna Karetnikova, juriste et défenseure des droits humains réfugiée en France. Elle travaille pour le projet « Soutien aux prisonniers politiques » de Memorial : « Nous ne connaissons qu’une partie de ces affaires, car bien souvent, les personnes arrêtées et leurs proches ne veulent pas en parler. Jusqu’au dernier moment, ils espèrent qu’il s’agit d’une erreur, que tout finira par s’arranger », explique-t-elle à RFI.
Les procès pour haute trahison se déroulent généralement à huis clos, les avocats sont tenus au secret. Les noms des personnes poursuivies par la justice n’apparaissent plus sur les sites de tribunaux russes. « Nous pensons que ces cas sont bien plus nombreux », souligne l’experte.
Des retrouvailles familiales qui tournent aux accusations de haute trahison
Les raisons qui poussent ces Russes à rentrer sont souvent banales. Selon Memorial, au moins sept des personnes recensées souhaitaient revoir leurs proches ou devaient s’occuper de membres de leur famille malades. Cinq autres revenaient pour renouveler ou obtenir des documents administratifs.
Nikolaï Zyuzev, 70 ans, docteur en philosophie et universitaire russo-canadien, spécialiste de l'œuvre du sociologue Pitirim Sorokine, a enseigné en Russie, aux États-Unis et au Canada. Après avoir vécu plusieurs années à l'étranger, il était revenu travailler à Syktyvkar, dans la République des Komis, dans le nord de la Russie, avant de quitter de nouveau le pays après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine.
En juin 2025, le philosophe s’est rendu dans son village natal de Podelsk, pour voir sa famille. Ses amis avaient tenté de le convaincre de ne pas aller en Russie, mais, nostalgique de son village, il ne les a pas écoutés : en septembre 2026, la justice russe l’a condamné à sept ans de prison pour haute trahison.
Les autorités reprochent notamment à Nikolaï Zyuzev son travail sur les peuples autochtones de Russie et un projet consacré à leur émancipation politique, financé par des subventions étrangères. Par ailleurs, le chercheur avait publiquement critiqué la guerre en Ukraine et plaidé pour une plus grande autonomie des peuples autochtones de Russie.
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Des dons à l’opposition qui refont surface plusieurs années après
Toutes les personnes arrêtées ne sont cependant pas poursuivies pour haute trahison. Certaines sont accusées d’avoir financé des organisations classées « extrémistes » par les autorités russes, notamment la Fondation anticorruption (FBK) d’Alexeï Navalny, tué en prison en février 2024.
C’est le cas d’Alexandre Louniov, animateur radio et informaticien originaire de Tomsk, en Sibérie. Devenu une petite célébrité locale après avoir acheté, en 2012, un ancien château d’eau abandonné pour le transformer en habitation, il avait consacré huit années et plusieurs millions de roubles à la restauration de cet édifice historique. Il rêvait d’en faire sa maison.
Parti vivre à Prague avec sa femme en 2022, au moment de l’annonce de la mobilisation partielle, il n’avait pas pour autant renoncé à son projet. En 2025, Alexandre Louniov expliquait encore à la presse russe espérer revenir régulièrement séjourner dans sa tour, au moins deux fois par an.
En février 2026, sa femme a donné naissance à leur fille à Prague et quelques mois plus tard, la famille s’est rendue à Tomsk. Le 3 août, Alexandre Louniov a été arrêté. Selon les enquêteurs, il aurait effectué, à partir d’août 2021, sept virements au FBK d'Alexeï Navalny, pour un montant total de 7 000 roubles (l’équivalent de 70 euros). Placé en détention provisoire, il risque aujourd’hui jusqu'à huit ans de prison.
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Les téléphones portables au cœur des contrôles
Selon Memorial, les téléphones portables jouent un rôle central dans ces arrestations. Lors des contrôles aux frontières, les agents peuvent examiner les conversations privées à la recherche de contacts ukrainiens, les publications sur les réseaux sociaux ou les traces de transactions bancaires.
« Les téléphones sont contrôlés. Pas ceux de tout le monde, seulement certains, raconte Anna Karetnikova. « "Ah, vous avez eu des contacts avec quelqu'un en Ukraine !" Peu importe qu'il s'agisse de votre ex-femme ou de votre ex-petite amie. "Mais vous lui avez envoyé de l'argent, non ?" La personne est alors interpellée et, généralement, placée en détention. »
« Parmi les 24 personnes que nous avons recensées, dix ont subi ce qu’on appelle des "arrestations administratives en carrousel", explique-t-elle. On vous arrête sous un prétexte inventé, on vous enferme pour dix jours parce que vous auriez, soi-disant, proféré des insultes dans la rue ou tenté de fuir la police. »
La juriste appelle les Russes installés à l'étranger à évaluer les risques avant tout retour dans leur pays. « Si vous avez vécu quelque temps en Ukraine, ou même si vous y êtes né. Si vous êtes toujours en contact avec des citoyens ukrainiens, si vous échangez des messages avec eux. Si vous avez publié sur les réseaux sociaux des propos contre [le président russe Vladimir] Poutine ou contre la guerre. Si vous avez partagé des photos de manifestations à l'étranger, vous êtes dans une zone à risque », énumère Anna Karetnikova.
Une nouvelle arrestation après la publication du rapport
Le 1er octobre, une nouvelle affaire est venue s'ajouter à celles documentées par Memorial : celle d'Elena Matouchevskaïa, productrice et ancienne collaboratrice de la chaîne indépendante TV2, à Tomsk, fermée sous la pression des autorités russes.
Installée depuis plusieurs années en Serbie, elle était revenue en Russie pour des raisons professionnelles. Interpellée à Krasnoïarsk, elle a été transférée à Tomsk, où un tribunal a ordonné le 2 octobre son placement en détention provisoire jusqu'au 29 novembre.
Comme Alexandre Louniov, elle est accusée d'avoir financé la Fondation anticorruption. Selon les enquêteurs, elle aurait effectué sept virements entre 2021 et 2022, pour un montant total de 3 500 roubles, soit quelques dizaines d'euros. Elle risque aujourd’hui jusqu'à huit ans de prison.
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