Ce chien de l'Odyssée dit beaucoup du lien entre les Grecs et leurs animaux

Le retour d'Ulysse à Ithaque comporte un épisode bref et sans éclat apparent : la reconnaissance mutuelle du héros et de son chien Argos, vieilli et abandonné. Cette scène concentre plusieurs des thèmes du poème, la patience, la fidélité et la perte, et elle n'a rien d'un ornement.
Une tendresse inattendue chez le monstre
Un autre passage joue un rôle comparable, dans un registre plus déroutant. Le cyclope, présenté comme un mangeur d'hommes, s'adresse à son bélier favori en employant un terme d'affection que le poème réserve ailleurs aux proches et aux amis. Il se demande à voix haute si l'animal s'attriste de l'œil que son maître a perdu, ou s'il partage son désir de vengeance.
Ces deux scènes illustrent la capacité d'Homère à ancrer l'univers héroïque dans l'expérience ordinaire. Le monde qu'il décrit ne se limite pas aux divinités, aux aristocrates et aux créatures fabuleuses : il inclut des hommes, des femmes et des bêtes du quotidien.
D'autres animaux dans les épopées
Ces relations traversent l'ensemble des poèmes homériques. Pénélope possède des oies dont la vue lui réchauffe le cœur, selon ses propres termes. Elle les pleure lorsqu'un aigle les tue dans un songe.
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Dans l'Iliade, Hector s'adresse aux chevaux de son char en leur rappelant la nourriture douce que son épouse leur préparait, avant même de s'occuper de son mari.
Les chevaux d'Achille, eux, versent des larmes à la mort de Patrocle. Homère les décrit immobiles dans leur deuil, comparés à une stèle dressée sur une tombe.
Une tradition d'épitaphes canines
La littérature grecque postérieure conserve un ensemble constitué d'épitaphes consacrées à des chiens. L'une d'elles, parfois attribuée au poète Simonide, actif entre le VIe et le Ve siècle avant notre ère, était gravée sur la tombe d'une chienne de chasse nommée Lycas. Le texte affirme que les bêtes tremblent encore devant ses ossements, et que sa vaillance reste connue des sommets environnants et de leurs pâturages solitaires.
Homère a su mettre en scène des monstres, mais aussi l'affection liant humains et animaux domestiques, à l'image du chien Argos, qui ne meurt qu'après avoir reconnu son maître Ulysse de retour à Ithaque. © whitemay, iStock
Ce que montrent les objets
L'archéologie confirme l'ampleur de ces représentations. La base de données de céramique de l'Institut Beazley, à Oxford, recense plus de 1 400 exemples de chiens sur des vases peints entre 700 et 200 avant notre ère. Des occurrences plus anciennes existent également.
Les collections du British Museum comportent ainsi un cratère de l'époque mycénienne, période dans laquelle les épopées situent leur action, montrant un homme peinant à retenir en laisse deux petits chiens remuants.
Les usages représentés varient. Les indices d'un emploi militaire des chiens restent rares, mais les scènes de guerriers faisant leurs adieux à leur famille comportent fréquemment un chien, sans qu'on sache toujours s'il accompagne le partant ou demeure au foyer.
Dans un registre domestique, les chiens couchés sous les lits de banquet des hommes participant à un symposion constituent un motif récurrent, attesté notamment à Corinthe au début du VIe siècle avant notre ère.
Statut social ou affection
Ces animaux figurent parfois comme marqueurs de rang, particulièrement les chiens de chasse. D'autres représentations relèvent manifestement d'un autre registre. Un relief provenant de Sparte montre un homme assis, entouré d'attributs de statut élevé, tandis qu'un petit chien se dresse vers ses genoux.
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Le motif revient régulièrement sur les reliefs funéraires athéniens de l'époque classique, où il accompagne surtout des figures jeunes, et les enfants en particulier.
Le monument funéraire d'une fillette nommée Euchalia la représente ainsi avec ses parents, sa grand-mère et un petit chien dressé sur ses pattes arrière, en train de lui gratter les genoux. Il s'agit vraisemblablement d'un mélitéen, race de compagnie réputée pour sa douceur.
Ce que signifie Argos
Le chien n'était pourtant pas systématiquement valorisé. Le mot fonctionne aussi comme insulte dans les épopées, adressée indifféremment aux hommes et aux femmes.
Dans le cas d'Argos, la fidélité de l'animal signale à la fois la valeur d'Ulysse pour sa communauté et celle de cette communauté sous le désordre qui l'a gagnée. Le héros n'a pas seulement besoin de reprendre son trône : il lui faut le soutien de gens ordinaires comme le porcher Eumée, et peut-être la validation que lui apporte la reconnaissance de son chien.
Un contraste soigneusement construit
L'épisode répond à une scène antérieure du poème, et cette symétrie éclaire son sens. À son arrivée, Ulysse est accueilli à la ferme d'Eumée par ses propres chiens de garde, qui ne le reconnaissent pas et se précipitent sur lui en aboyant. Il doit s'asseoir et lâcher son bâton pour éviter l'attaque. L'indication est cruelle : elle mesure la durée de l'absence et l'étrangeté devenue réciproque entre le héros et son domaine.
Une date précise pour le retour d'Ulysse à Ithaque ?
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Le procédé se répète peu après. Les mêmes chiens accueillent Télémaque, le fils d'Ulysse, avec l'affection qu'Argos manifestera plus tard à son maître. Et le père doit assister sans rien dire aux retrouvailles du porcher et de son fils, qui s'étreignent comme le feraient un père et son enfant.
Un dénouement sans consolation
La scène d'Argos combine réalisme, ironie et retenue. Homère oppose la vigueur passée de l'animal à son état présent. Il gît sur un tas de fumier, couvert de vermine. Le lien est manifeste, mais le contact reste impossible. L'animal est trop faible pour se déplacer, malgré ses oreilles dressées et sa queue qui remue. Ulysse, ému, n'ose pas manifester la moindre reconnaissance, au risque de dévoiler son identité devant les prétendants qui courtisent Pénélope.
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Le chien meurt après avoir vu son maître une dernière fois. Le poème refuse ici la consolation qu'il aurait pu offrir, et souligne ce qu'aucun retour ne rattrape. Les épopées homériques célèbrent l'héroïsme et ses accomplissements. Elles accordent une place au moins équivalente aux relations ordinaires, entre humains comme avec les bêtes.
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