"Fiasco", "désastre", "claque", "désaveu massif" : trois éditorialistes analysent la déroute de Trump et la fracture américaine


Un "fiasco", un "désastre" pour Donald Trump. Pauline Simonet, journaliste à BFMTV, ne mâche pas ses mots pour qualifier le revers républicain. Le président américain s’était pourtant personnellement engagé dans cette campagne.
Un fiasco, un désastre pour Trump
Pour elle, le scrutin a pris des allures de référendum sur sa politique : "C’était clairement un référendum pour ou contre Donald Trump".
La flambée des prix du pétrole et des carburants, les conséquences de la guerre en Iran et la guerre commerciale ont notamment nourri le mécontentement.
Les électeurs ont, selon elle, directement associé ces difficultés aux décisions présidentielles.
"Désaveu massif"
Richard Werly, éditorialiste pour Blick.ch/fr, parle d’une "claque politique de cette ampleur", qu’il juge inédite.
Donald Trump avait lui-même appelé ses partisans à voter comme si son nom figurait sur les bulletins.
Pour l’éditorialiste, le résultat constitue un "désaveu massif". Mais derrière cette sanction, il voit aussi une aspiration à une autre politique.
Le capital était d’un côté et le peuple désormais de l’autre
Près de douze milliards de dollars auraient été dépensés pour cette campagne électorale, ce qui en ferait la plus coûteuse de l’histoire américaine. Gilles Gressani invite à mesurer l’ampleur de cette somme en la comparant à l’effort budgétaire de dix milliards d’euros évoqué pour la Belgique. "Aujourd’hui on parle d’un effort budgétaire pour la Belgique de 10 milliards d’euros, donc prenons la mesure de ce que ça signifie".
Autre élément frappant : cet argent était loin d’être réparti équitablement entre les deux camps. Les dépenses ont été particulièrement importantes du côté trumpiste. Au Texas, Elon Musk aurait ainsi dépensé près de 200 millions de dollars de sa poche pour soutenir une seule course électorale.

Cette puissance financière n’a pourtant pas empêché la défaite du camp trumpiste. Pour le directeur du Grand Continent, une fracture est apparue entre les intérêts économiques dominants et une partie de la population.
"On a eu un peu l’impression que le capital était d’un côté et le peuple désormais de l’autre".
Ce deuxième mandat était de plus en plus organisé et articulé autour d’une dynamique, d’une trajectoire très favorable aux géants de la tech, à une forme d’oligarchie
Gilles Gressani observe une évolution importante du trumpisme entre les deux mandats présidentiels. Donald Trump avait initialement réussi à réunir les Américains les plus riches et les plus pauvres. Mais son deuxième mandat s’est progressivement rapproché des élites économiques et des géants de la technologie. "Ce deuxième mandat était de plus en plus organisé et articulé autour d’une dynamique, d’une trajectoire très favorable aux géants de la tech, à une forme d’oligarchie".
Le président semble ainsi avoir perdu une partie de sa coalition initiale. Cette évolution pose une question fondamentale à l’heure de l’intelligence artificielle : peut-on poursuivre une révolution technologique qui nécessite des capitaux toujours plus importants sans accentuer les fractures démocratiques ?
Pour Gilles Gressani, cette tension est désormais au cœur du débat politique américain.
Les démocrates ont changé leur manière de combattre Trump
Autre enseignement du scrutin : la capacité du Parti démocrate à rassembler des électeurs aux sensibilités très différentes. Pour Gilles Gressani, le parti a compris qu’il ne pouvait plus se limiter à défendre ses positions traditionnelles pour battre Donald Trump.
Il évoque un document élaboré un an auparavant par un groupe d’analystes démocrates, récemment traduit et publié intégralement par Le Grand Continent. Sa proposition : sortir de l’orthodoxie progressiste comme de la seule défense des institutions pour construire une nouvelle base électorale.
Les démocrates ont notamment placé au cœur de leur discours le pouvoir d’achat, la lutte contre la corruption et les enjeux liés à l’intelligence artificielle.
Les profils des candidats illustrent cette stratégie. Gilles Gressani cite James Talarico, au Texas, qui associe convictions chrétiennes, discours populiste et défense des frontières, tout en soutenant le Green Deal et le secteur pétrolier et gazier. "Vous pouvez être, comme Talarico au Texas, très chrétien, très populiste, et en même temps, tout à fait partant pour la défense des frontières. Vous critiquez Biden sur sa politique migratoire. Et vous soutenez, par exemple, à la fois le Green Deal et le oil and gas".
Ces positions peuvent sembler contradictoires. Mais elles permettent de réunir des électeurs qui ne partagent pas nécessairement les mêmes convictions sur tous les sujets. "C’est ça qui fait la force, je pense, de cette nouvelle phase".
Inégalités, santé et corruption au cœur du scrutin
Richard Werly (de Blick.ch/fr) identifie trois grandes revendications derrière les victoires démocrates : le rejet des inégalités, les préoccupations liées à la santé et la dénonciation de la corruption.
En Californie, le débat autour d’une taxe sur la fortune des milliardaires illustre le mécontentement face à la concentration des richesses et à l’influence des plus fortunés dans la vie politique.
La santé constitue un autre point de friction. Donald Trump avait nommé Robert Kennedy Jr. au secrétariat à la Santé, notamment avec la promesse de mener une politique critique envers les grandes entreprises pharmaceutiques. Mais, constate Richard Werly, "la couverture santé des Américains est toujours plus chère".
Enfin, l’éditorialiste voit dans ce vote "une victoire d’une certaine moralité américaine". Il y voit une condamnation de "l’immoralité à tout point de vue de Donald Trump depuis deux ans".
La candidature d’Abdul El-Sayed dans le Michigan illustre également cette volonté de dénoncer l’emprise de l’argent sur la politique. Issu de l’aile gauche démocrate, il a revendiqué sa victoire en mettant en avant le mouvement de rejet de l’argent dans la vie politique. Sa candidature, notamment en raison de ses positions sur la guerre à Gaza, avait été présentée par Donald Trump comme un épouvantail.
Le risque d’un bras de fer institutionnel
Que pourra concrètement faire le Congrès démocrate ? Gilles Gressani rappelle que les élus devront composer avec le veto présidentiel et la réalité de la gestion du pays. Mais un terrain d’affrontement majeur pourrait être celui de la corruption.
Il évoque des membres de l’entourage présidentiel aux pratiques "émancipées, pour être un peu diplomate, vis-à-vis de la loi". Le Congrès pourrait désormais mener des enquêtes susceptibles de mettre Donald Trump et ses proches en difficulté.
Une question se pose alors : le président et son entourage accepteront-ils de quitter le pouvoir s’ils sont exposés à des procédures judiciaires ? "Est-ce que c’est possible d’imaginer que Donald Trump et son clan quittent le pouvoir sans perdre la liberté à cause de procès qui pourraient être intentés ?".
Gilles Gressani met également en garde contre un possible passage en force. Il affirme que certains conseillers proches du président envisagent la possibilité d’un coup de force comparable à celui du 6 janvier 2021, pour empêcher une prise de contrôle démocrate. "On est dans une phase dans laquelle le rapport de force va être de plus en plus intense".
Au-delà de la défaite électorale, c’est donc la capacité des institutions américaines à contenir ces tensions politiques, économiques et démocratiques qui se trouve désormais au cœur des enjeux.
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