Sur la route USA, entre Bâton-Rouge et New Orleans : "Personne ne devrait vivre dans ces conditions"

Ce matin, nous quittons Natchez Mississipi et ses maisons Antebellum dont les immenses colonnes et patios témoignent de la richesse passée des planteurs de coton esclavagistes. Direction New Orleans en Louisiane. Le sud, très profond. 300 kilomètres en suivant le cours de ce fleuve mythique rendu célèbre par Mark Twain, les bateaux à vapeur, le coton et les crues dévastatrices.
En Louisiane, et plus particulièrement encore à la Nouvelle-Orléans, les cultures sont multiples. Ici, se sont en effet mêlés les peuples amérindiens, les colons français et espagnols, les Acadiens chassés du Canada, les Africains réduits en esclavage, puis les migrants caribéens.
Et ce brassage a créé l’une des musiques les plus importantes du vingtième siècle : le jazz. Dont le premier ambassadeur fut Louis Armstrong. C’est en effet lui qui a transformé le jazz des origines par sa trompette solo, son improvisation et sa voix.
Mais la musique de La Nouvelle-Orléans ne s’arrête pas à tonton Louis, Sidney Bechett ou Jerry Roll Morton. Dans les années 1940 et 1950, le piano reprend ces rythmes, y ajoute le blues et le boogie-woogie. L’homme qui incarne ce nouveau son, c’est Professor Longhair. Son jeu influencera toute la musique locale, de Fats Domino jusqu’au funk des Meters.
Politiquement, d’élection en élection, la Louisiane continue de se durcir à droite. Et démographiquement, comme le Mississippi que nous avons traversé hier, elle est l’un des États les plus noirs du pays avec 32% de population.
Nous allons voir qu’après l’esclavage, les lois Jim Crow et la ségrégation, certaines choses n’ont pas fondamentalement changé. Et qu’ici, comme dans de nombreux autres endroits du monde, le corps pauvre et noir paie encore des tarifs inégaux.
Nous contournons Bâton Rouge. Et nous entrons dans un territoire unique aux États-Unis. Un corridor industriel de 140 kilomètres, qui suit les méandres du Mississippi jusqu’à La Nouvelle Orléans. L’un des plus toxiques du monde. Puisqu’on y trouve plus de 200 installations industrielles. Une concentration spectaculaire de raffineries de pétrole ou d’usines pétrochimiques qui fabriquent notamment des plastiques, du caoutchouc synthétique ou des engrais.
Parmi elles, des monstres industriels. Comme la raffinerie ExxonMobil de Bâton Rouge. L’usine Denka, anciennement Dupont, qui fabrique du néoprène. Ou encore CF Industries, le plus grand complexe de production d’ammoniac au monde.
Le paysage est saisissant. D’immenses colonnes de distillation, des cheminées, des torchères où brûlent les gaz, des réservoirs métalliques gros comme des immeubles, des kilomètres de tuyauteries. Et puis, cette odeur âcre qui envahit tout.
Mais le plus frappant finalement, c’est la proximité des habitations. Des petites maisons de plain-pied en bois coloré et défraîchi, des jardins bien tondus, des églises et des écoles. Parfois à seulement quelques dizaines de mètres des installations.
Cet immense couloir porte un nom terrible : Cancer Alley. L’allée du cancer.
Dans la région, des gens qui ont toujours habités là. Mais aussi une génération de nouveaux arrivants. En effet, après la dévastation causée par l’ouragan Katrina en 2005, il y a eu un important mouvement de population dans la région en raison des loyers particulièrement bas.
La promesse du jour à laquelle nous voulons confronter les Américains est donc : "Make America Great Again". Certes. Mais pour qui ?
Devant la station-service, nous attendons. Nous essuyons quelques refus. Les gens hésitent en effet à parler. Mais très vite, la situation se détend.
Ici, la situation ne changera pas. Le gouvernement ne fera rien car ces usines fabriquent beaucoup d’argent. Et donc, elles rapportent des sommes folles au gouvernement
Fred, un habitant de La Place, dans la Cancer Alley
Fred, courtes dreads, accent local à couper au couteau, sort de sa voiture tous baffles hurlants. Il a 42 ans et a toujours habité ici. Il nous dit qu’il a peur de l’air qu’il respire ici mais que c’est comme ça. "De toute façon, je ne peux pas bouger. Parce qu’il faudrait de l’argent pour ça. Et je n’en ai pas." Il ajoute : "Ici, la situation ne changera pas. Le gouvernement ne fera rien car ces usines fabriquent beaucoup d’argent. Et donc, elles rapportent des sommes folles au gouvernement."
La vérité est que l’administration Biden avait renforcé les normes fédérales pour obliger certaines industries chimiques à réduire leurs émissions de substances cancérigènes. Mais Donald Trump a accordé, en 2025 puis en 2026, des exemptions de deux ans à plusieurs installations industrielles (dont douze usines de Cancer Alley), leur permettant de continuer temporairement à appliquer les anciennes normes.
Je me lève le matin et je fais ce que j’ai à faire. Je tonds des pelouses, je travaille en cuisine. Je ne peux compter que sur moi !
Fred, un habitant de La Place, dans la Cancer Alley
On pose notre question du jour à Fred : "Quand Trump dit "Make America Great Again", pensez-vous qu’il veuille rendre l’Amérique great again pour vous aussi ?" Sa réponse fuse : "Non". Mais qui aidera Fred, alors ? "Moi ! Je ne peux compter sur personne. Je me lève le matin et je fais ce que j’ai à faire. Je tonds des pelouses, je travaille en cuisine. Je ne peux compter que sur moi !"
Ensuite, nous rencontrons une dame, la quarantaine. Elle aussi a vécu à La Place toute sa vie. "Ici, l’air est très mauvais. Si vous n’êtes pas familier avec cet endroit et que vous arrivez ici, vous sentirez que l’air n’est pas normal, comme si on sentait les produits chimiques dans l’air".
Et c’est tout à fait vrai. L’odeur est perturbante et âcre. Elle ne peut, elle non plus, pas quitter cet endroit car sa "famille est ici". "Mes frères et sœurs, qui ont des enfants dont il faut s’occuper…" Est-ce qu’elle a l’impression d’être protégée par son gouvernement ? "Non. Car s’ils nous protégeaient, nous ne devrions pas vivre dans ces conditions-là. Et personne ne devrait habiter près de ces usines". Quand Donald Trump dit "Make America great again", il veut la rendre meilleure pour vous aussi ? Sa réponse est cinglante : "Non. Seulement pour lui."
Ce week-end, nous reprendrons la route. Nous quitterons la Louisiane pour traverser l’interminable Texas. C’est donc du pays de JR que nous vous retrouverons dès lundi.
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