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Wednesday, October 28, 2026

Spéculer sur la misère humaine

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La corde casse toujours par son bout le plus faible, veut la sagesse populaire. C’est encore plus vrai dans un environnement déjà tendu comme un arc. Prenez la crise du logement. Avec Portes à tout prix, l’équipe d’Enquête a permis de mettre au jour des stratagèmes immobiliers qui illustrent comment cette tension trouve son expression la plus odieuse dans la mise en danger des plus vulnérables.

Une détresse difficile à encaisser se dégage du reportage. Impossible de rester de glace devant ces personnes, souvent âgées, démunies, dont le logement est le dernier rempart contre la grande précarité. Que dire à cet homme qui sait trop bien que s’il perd son logement, c’est la tente qui l’attend, puisqu’il ne trouvera rien à la mesure de ses moyens dans sa région ? Comment rassurer cette femme qui dit préférer se pendre plutôt que de déménager ?

En s’immisçant dans le monde clos des influenceurs et des investisseurs qui ont fait fortune dans les multiplex pour traverser le miroir et s’inviter dans l’intimité des locataires touchés, Enquête a mis le doigt sur un immense choc des valeurs. Certaines tactiques d’optimisation, qui forme la clé de voûte de l’enrichissement immobilier, sont à vomir.

Dans la foulée, l’Organisme d’autoréglementation du courtage immobilier du Québec a d’ailleurs révoqué son permis à la courtière Gabrielle Borgia. Lors d’une séance virtuelle de coaching, celle-ci a admis cibler des gens en difficultés financières et en précarité mentale. « Moi, je suis un “clean-up”. Je torche. Je torche des quartiers, je torche des villes. J’ai torché Hochelaga au complet ! »

Les Québécois ont raison de s’en indigner et d’espérer une réponse musclée. La ministre Elsie Lefebvre a déjà promis de s’attaquer à « la crise du logement avec vigueur ». Voilà un excellent point de départ pour le faire. En plus, c’est en droite ligne avec la mission que s’est donnée son premier ministre d’attaquer l’itinérance à la racine. Coup double potentiel, donc.

Il s’en trouve encore çà et là pour défendre le droit de faire son beurre sur le dos des autres. La question est pourtant ailleurs. Inutile de chercher des manœuvres visionnaires là où il n’y a que des manigances opportunistes et déshumanisantes. On est devant des gens qui enseignent comment forcer une hausse rapide et massive des loyers pour gonfler la valeur marchande de leurs bâtiments de 30 %, 50 %, voire 100 %. Tout ça pour devenir millionnaires en quelques ventes faciles, chaque achat ouvrant la voie au suivant.

Le malheur, c’est que la théorie, qu’elle remplisse ses promesses fumeuses ou pas, détruit des vies au passage.

Ces gens qui se disent d’affaires savent très bien où loge la légalité. Mais suivre les règles ne les met pas à l’abri de l’arbitraire ni de l’immoralité. Si de tels profits sont possibles aussi rapidement, c’est que le système le permet. Notre réglementation et notre fiscalité sont impuissantes à mettre les plus vulnérables à l’abri des abus économiques ou éthiques.

Céder un immeuble à revenus à une municipalité, à une coopérative ou à un OSBL à prix doux, par simple grandeur d’âme, ça n’arrivera pas. Si on veut garder le parc entre les mains de ceux qui souhaitent le maintenir abordable sans tirer toute la couverture à eux, il faut des incitatifs qui ont du poids. À l’inverse, pour éviter de nourrir les appétits de tenants de l’optimisation qui spéculent sur la misère du monde, il faut multiplier les freins fiscaux.

La Corporation des propriétaires immobiliers du Québec (CORPIQ) a paru ébranlée par les méthodes décrites par Enquête et qu’elle a qualifiées d’« abjectes » et d’« intolérables ». Il faut dire que le propriétaire moyen n’a rien en commun avec ces super-investisseurs apparus à la faveur de la crise du logement et de la spirale inflationniste. On calcule que 94 % du parc locatif au Québec est composé d’immeubles de cinq logements ou moins. Quatre propriétaires de plex sur dix y habitent.

C’est une tout autre dynamique qui nous rappelle qu’on ne pourra pas proposer du mur-à-mur sans affecter durement les petits propriétaires. Eux aussi souffrent du contexte économique en plus d’être écrasés par un contexte réglementaire qui nuit à l’amélioration et à l’agrandissement du parc immobilier. Il faudra donc cibler chirurgicalement les comportements problématiques pour ne pas menotter les mains des autres.

Oui, il faut construire plus de logements abordables, et plus de logements tout court. Mais on ne pourra pas faire cela sans protéger le parc existant. L’opacité actuelle sert de paravent aux opportunistes. Il sera essentiel de redoubler de pédagogie, de souplesse et de transparence. La loi permet déjà de revenir sur une signature obtenue sous pression, c’est vrai, mais le processus reste fastidieux et largement méconnu. Le fardeau de la preuve, pourtant, ne peut pas reposer sur les seules épaules des locataires.

Savoir, c’est pouvoir. C’est surtout la meilleure façon de couper court à la peur, à la pression et au harcèlement. Une foule de données sont déjà colligées par diverses instances. Les rassembler dans un registre public et universel — à jour, fiable et suffisamment détaillé — aiderait grandement à repartager les charges sur la corde afin de la rendre globalement plus solide.

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