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Thursday, October 29, 2026

L’épouvantail du «casseur»

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À chaque mouvement de contestation d’ampleur des dernières décennies, le terme « casseur » resurgit inlassablement. Dans les dernières semaines, ce mot a été utilisé ad nauseam par les forces policières et l’État français et a largement été relayé, sans réel recul critique, par les médias de masse québécois.

Le narratif faisant des manifestations des actes de pillage et assimilant les protestataires à des casseurs permet à la fois de saper la légitimité de la rue et de justifier l’usage de la répression. Cet épouvantail est pour le moins utile. En France, comme ailleurs, il sert aux décideurs politiques et économiques, qui parviennent à échapper à leurs responsabilités face aux inégalités sociales en évoquant les désordres, les atteintes à la propriété privée ou la raison d’État.

Pour le sociologue Charles Tilly, le vocabulaire utilisé par le pouvoir et ses alliés lorsque le statu quo est ébranlé — l’emploi de mots comme « émeute », « violence », « désordre » ou « casseur », par exemple — relève avant tout d’un discours de répression. Il vise à discréditer les revendications et l’action des protestataires ainsi qu’à saper leur légitimité politique. Par ailleurs, ce vocable est rarement utilisé par les acteurs de la protestation pour décrire les différentes formes qu’épouse leur action collective.

Présentées comme des actes gratuits et inconsidérés, voire barbares, les actions des « casseurs » sont cependant beaucoup plus cohérentes et complexes que ce qu’un certain discours cherche à nous faire croire. À la lumière des travaux de l’historien E.P. Thompson, il est aussi possible de comprendre ce phénomène comme étant logique, rationnel et moral. Par son soulèvement, la foule en colère rétorque à ce qu’elle considère comme la rupture du pacte social et moral contracté avec les pouvoirs politiques et économiques quant à la garantie du respect de ses droits sociaux, économiques et culturels de base. Devant ce constat d’injustice, la multitude contestataire affirme qu’elle n’a plus à respecter sa partie du contrat social et que les turbulences ou l’agitation lui apparaissent désormais légitimes.

Selon le sociologue Barrington Moore, l’obéissance fonctionne socialement lorsqu’une majorité d’individus épousent la croyance qu’ils peuvent bénéficier de certains droits et privilèges. Lorsque cette conviction s’effondre, l’ordre social se retrouve dénudé, ce qui engendre un contexte propice à la désobéissance.

Devant la prolifération des problèmes sociaux et environnementaux, ainsi que la croissance des inégalités engendrées par le capitalisme, les promesses égalitaires des sociétés libérales apparaissent de plus en plus illusoires, tout comme les droits et les privilèges qui leur sont associés. Dans ce contexte, les mouvements contre la vie chère, contre la crise du logement, contre la corruption politique ou pour l’accès à l’éducation, qui se propagent en Europe et ailleurs sur le globe, ne sont probablement que les balbutiements d’un nouveau cycle de révoltes.

Dans les économies dites avancées, de plus en plus d’individus peinent à satisfaire leurs besoins fondamentaux, tels se nourrir, se loger, avoir accès à des soins et à des services de base gratuits. Il y a donc fort à parier que l’épouvantail du casseur ne saura contenir indéfiniment la grogne populaire, ici comme ailleurs.

Il faut également se demander qui sont les véritables casseurs. Par exemple, au Québec et en Espagne, certaines personnes peuvent « torcher » des quartiers et des villes par la spéculation immobilière — en toute légalité et en toute impunité, devant l’inaction délibérée de l’État — au nom de la primauté du profit sur les besoins humains élémentaires.

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