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Friday, October 2, 2026

Un pédiatre de Gaza incarcéré dans une prison souterraine

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Parmi les centaines de travailleurs de la santé de Gaza arrêtés depuis le 7 octobre 2023, bon nombre ont été relâchés, mais environ 70 se trouveraient toujours dans des prisons israéliennes. C’est le cas du Dr Hussam Abu Safiya, qui était à la tête de l’hôpital Kamal Adwan de Beit Lahia, dans le nord de Gaza. Inlassablement, le pédiatre répétait qu’il n’accepterait jamais d’évacuer l’établissement et de laisser ses patients derrière. Le 27 décembre 2024, il a été arrêté par les forces israéliennes, qui affirment qu’il fait partie du Hamas. Même s’il n’a pas subi de procès, le médecin est aujourd’hui gardé captif dans une prison souterraine et sa vie serait en danger.

En juin dernier, après le rejet par la Cour suprême israélienne d’un recours pour sa libération, le Dr Abu Safiya a été transféré au centre de détention souterrain de Rakefet de la prison de Nitzan à Ramla, en Israël, où il serait gardé en isolement. Cette aile, fermée en 1985 en raison des conditions inhumaines qui y régnaient, selon Amnistie internationale, a été rouverte par les autorités israéliennes dans la foulée des attentats du Hamas du 7 octobre 2023. Ce sont principalement des Gazaouis qui y sont détenus.

Le 2 juillet, l’avocat du Dr Abu Safiya, Me Nasser Odeh, a pu lui rendre visite. « Il présentait des blessures récentes et graves à la tête, autour des yeux, ainsi qu’aux oreilles et au cou », a-t-il indiqué dans une déclaration sous serment relayée par l’organisme Physicians for Human Rights Israel (PHRI). Les blessures et la perte de poids du Dr Abu Safiya étaient telles que Me Odeh a eu du mal à reconnaître son client.

Le pédiatre semblait effrayé, a-t-il aussi rapporté, et manifestait une grave détresse psychologique. « Il semblait extrêmement affaibli, avait du mal à se tenir droit sans tomber et, à plusieurs reprises, a semblé sur le point de perdre connaissance. » Me Odeh a conclu que la vie du Dr Abu Safiya était en danger.

Le 30 août, Me Odeh a revu son client après qu’il a séjourné environ une semaine à l’unité médicale de la prison de Ramla. Selon une nouvelle déclaration sous serment de l’avocat, le Dr Abu Safiya lui a affirmé que les violences se poursuivaient et que des gardiens le frappaient, y compris à des « zones sensibles », et qu’ils le privaient délibérément de sommeil. PHRI réclame, notamment par le biais d’une action en justice, que le pédiatre soit vu par un médecin indépendant.

En réponse aux questions du Devoir, l’armée israélienne a indiqué que « Hussam Abu Safiya a été arrêté pour son implication présumée dans des activités terroristes et pour avoir occupé un poste au sein de l’organisation terroriste Hamas, lorsque des centaines de terroristes du Hamas et du Jihad islamique se cachaient à l’intérieur de l’hôpital Kamal Adwan, qu’il dirigeait ». Par contre, l’armée israélienne et l’Autorité judiciaire israélienne n’ont pas répondu aux questions du Devoir sur les conditions de détention du Dr Abu Safiya.

Raid de l’armée

Lorsque le Dr Abu Safiya, 51 ans, a été arrêté le 27 décembre 2024 avec plusieurs autres membres du personnel de l’établissement, l’hôpital Kamal Adwan et ses alentours avaient déjà été la cible d’une cinquantaine d’attaques israéliennes, selon l’Organisation mondiale de la santé. Un drone avait notamment atteint mortellement un des fils du Dr Safiya, Ibrahim, âgé de 21 ans, le 25 octobre 2024.

Malgré le siège imposé sur le nord de Gaza à l’automne 2024, le Dr Abu Safiya était resté sur place. « Il nous répétait sans cesse : “Je n’abandonnerai pas mes patients. Je n’abandonnerai pas mon hôpital. Je resterai ici.” », témoigne depuis Jérusalem Budour Hassan, chercheuse au bureau du Moyen-Orient pour Amnistie international, qui était en contact avec le Dr Abu Safiya avant son arrestation.

En plus de son travail médical, le Dr Abu Safiya prenait la parole publiquement. « La situation est catastrophique dans tous les sens du terme, disait-il dans un enregistrement audio diffusé en octobre 2024 sur son compte Instagram. Les patients sont allongés à même le sol et beaucoup d’entre eux sont dans un état critique. Il n’y a ni ressources, ni matériel, ni spécialistes pour sauver la vie de ces enfants. »

Le pédiatre donnait aussi des entrevues à des médias internationaux, dont l’Associated Press et Le Monde, pour témoigner de ce qu’il vivait et de ce qu’il voyait. « Il informait le monde entier de ce qui se passait, notamment pendant la crise de famine qui a frappé le nord de Gaza, rend compte Budour Hassan. Il accueillait des personnes, notamment des enquêteurs, qui souhaitaient se rendre à l’hôpital. Et c’est ce qui a fait de lui une cible. »

Détenu sans procès

Depuis deux ans et demi, le pédiatre est détenu en Israël en vertu de la Loi sur l’incarcération des combattants illégaux. Cette loi permet aux autorités israéliennes d’incarcérer des personnes considérées comme une menace à la sécurité du pays, sans inculpation ni procès, et sans leur reconnaître le statut de prisonnier de guerre. La détention peut se poursuivre indéfiniment, sous réserve d’un contrôle judiciaire tous les six mois. Environ 1200 Gazaouis seraient détenus sous ce régime.

Selon France-Isabelle Langlois, directrice générale d’Amnistie internationale Canada francophone, cette loi est « en contravention avec le droit international ». « C’est une loi qu’on juge non seulement abusive, mais aussi cruelle […] Souvent, ça prend des mois avant [que les détenus] puissent avoir la visite d’un avocat. Ils sont soumis à des mauvais traitements, à de la torture et sont détenus en isolement. » En réponse aux questions du Devoir, l’armée israélienne a assuré que ce statut respecte le droit international et que « les détenus sont présentés devant un juge conformément au cadre juridique en vertu duquel ils sont détenus ».

Budour Hassan réclame que les autorités israéliennes dévoilent les preuves qu’elles pourraient avoir contre le Dr Abu Safiya. « S’il est vraiment ce qu’ils prétendent — ce que nous savons être faux —, qu’ils le mettent en accusation, qu’ils l’inculpent pour une infraction conforme au droit international, et qu’ils lui permettent de se défendre et de voir la preuve. »

Un groupe de 333 professionnels de la santé du Canada appuie la campagne d’Amnistie internationale réclamant la libération du Dr Abu Safiya. L’ONU réclame aussi sa libération ou sa mise en accusation. Sans un tel geste, Budour Hassan estime que l’arrestation du pédiatre n’a rien à voir avec ce que prétendent les autorités israéliennes, mais tient plutôt au fait qu’il était devenu « le visage, la voix et la conscience d’un secteur de la santé décimé ».

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