Les voix humaines
C’est probablement l’âge. Ou alors l’apparition récente de ce besoin, jusque-là inconscient, qui consiste à ouvrir les poumons largement, à inspirer profondément avant d’expirer quelque chose qui viendrait du dedans, quelque chose qui réclamerait de se vivre en extériorité et qui voudrait prendre de la place, mais pas toute la place. C’est peut-être le besoin de refaire la boucle de l’inspiration et de l’expiration, sans fumer ni avoir recours à une application qui nous inciterait à le faire. C’est aussi, peut-être, un peu de ce désir de replacer des rituels qui convieraient du sacré au milieu d’horaires rythmés par des obligations, sans que j’aie à acheter quoi que ce soit ni à signer de contrats sérieux encadrés par toutes sortes de règlements.
Ou alors, c’est seulement que je me rapproche de l’âge où ma mère, elle aussi, avait commencé à s’y rendre. Je me moquais bien d’elle, à cette époque où je pensais ne jamais avoir besoin de sortir de ma maison, un mercredi soir, pour aller chercher quelque chose comme de l’oxygène, du sacré, de l’antidote à mon impuissance face à un monde qui m’écorcherait encore trop. Je me moquais bien d’elle, oui, comme toutes les filles se moquent de leur mère, jusqu’à ce qu’elles finissent par accepter qu’elles leur ressemblent tant en vieillissant.
C’est peut-être un peu de tout ça, je ne sais pas. Je ne sais pas bien dire ce qui, mercredi soir dernier, m’a fait descendre à pied la grande côte juste devant la maison qui, comme toutes les autres pentes caractéristiques de ma ville, nous raconte toujours un peu de ce qui, inévitablement, nous attend tous au bout de tout ; comme une chute, lente, douce et belle à la fois.
Je ne sais pas dire ce qui m’a poussée à marcher dans cet automne tout feu tout flamme pour rejoindre un lieu, où, ce soir-là, j’irais retrouver d’autres humains, pour chanter.
Oui, chanter avec d’autres humains, c’est ce que j’ai commencé à faire cette semaine et, je l’ai compris dès les premières secondes, c’est ce qui deviendra aussi essentiel à mes jours que l’odeur de mes enfants, la chaleur de l’amoureux, la présence des amis, l’écriture, la lecture, le cinéma, la beauté des paysages et le café du matin : un impératif. Chanter avec d’autres humains qui, comme moi, sont là pour ressentir la pulsation du monde en eux, à travers la voix de leur voisin, de leur voisine, tout en ne retenant rien de leur propre voix m’a fait éprouver, pour un instant, à quoi pourrait ressembler une société dans laquelle il serait possible d’être soi-même tout en faisant partie d’un tout harmonieux.
La chorale à laquelle je suis inscrite possède de surcroît cet atout qui consiste à ne recourir à aucune partition, suivant une forme d’organicité intuitive qui me manque, radicalement, chaque jour de ma vie passée dans des bureaux, derrière un écran ou dans ce qui organise tant de nos rapports humains.
Dès mon arrivée sur les lieux, elle m’a attrapée de tout mon être, m’a saisie, cette possibilité d’être portée, non pas par une seule personne, non pas par un professionnel que je paierais, mais par cette confiance, presque primitive, presque oubliée, peut-être échappée sur les marches de l’école primaire, ou secondaire, quelques fois retrouvée dans des expériences extrêmes, comme la naissance, la maladie ou la mort, cette confiance-là, précise qui peut être déposée dans un groupe d’inconnus.
Moi qui sais trop bien laisser mes larmes couler quand elles réclament leur dû, j’ai laissé ma voix se frayer un chemin au travers d’elles, qui roulaient sur mes joues chaque fois que la puissance des souffles de cinquante personnes me permettait de me penser comme faisant partie, comme appartenant à une grande fratrie, une grande sororie constituée de voix humaines, entièrement humaines, sans intelligence artificielle, sans persona fabriquée, sans industrie, sans politique, sans frontières non plus, évidemment.
Ils sont si rares, ces moments, ces lieux où il ne s’agira ni de performer ni de prendre en charge, mais bien de s’abandonner, à d’autres humains. Le chef de chorale, dont j’envie l’oreille assurément absolue, me semble incarner à lui seul le genre de personnes dont notre monde a résolument plus besoin. Il faut voir la détente totale dans laquelle il arrive à convier dans une église une cinquantaine de personnes pour chanter, et ce, sans jamais insister sur la ponctualité, l’engagement, la présence à chaque cours ou encore la maîtrise de la lecture à vue.
Si le rassemblement en ce lieu n’avait rien de religieux, ne relevant que de la disponibilité d’un bâtiment magnifique à l’acoustique parfaite, on peut bien imaginer que ces moments font partie de ce qui aura été abandonné avec l’eau du bain, quand le bébé religieux institutionnel a été éjecté de nos rapports horizontaux.
À une femme qui lui dit au beau milieu d’un chant qu’elle ne sait pas exactement quelle note il faut aller chercher ici, il répondra, avec un accent anglophone qui réussirait même à charmer n’importe quel péquiste, ce qui n’est pas gagné d’avance par les temps qui courent : « mais quelqu’un autour de toi le sait, écoute ».
J’en pleure encore, intérieurement, en vous l’écrivant.
Je le revois ouvrir la chorale en entonnant doucement un la, qu’il va seulement « bourdonner » (pardonnez la traduction imparfaite de humming), sans aucune prise de parole, sans démonstration de force, sans manifestation externe de son autorité. Naturellement, sans crainte des réprimandes ni appel au conformisme, seulement portés par ce désir naturel de « bourdonner » à la même tonalité que nos collègues, nous nous mettrons tous et toutes à fredonner, bouche fermée, un la, qui nous fera vibrer entièrement, déposés que nous serons dans la grande caisse de résonance des cages thoraciques qui nous entourent.
Simplement, comme un appel à « devenir des abeilles », pour un instant, nous nous sommes ainsi unis, par le chant, en ayant envie que chacun puisse tenir son registre, sans empiéter, sans gérer l’autre et, surtout, sans dessiner autour de nous de ces frontières imaginaires dont on se drape pour évoluer dans un monde qui ne sait plus bien comment honorer notre si grand besoin de collectivité, de liens, d’unisson, d’harmonie. Évidemment, nous ne sommes pas tous chanteurs ou chanteuses. Nous n’avons pas tous envie de « bourdonner » sur un la pour retrouver de cette certitude qu’il y a bien, oui, un espoir en la suite du monde et que cet espoir loge dans des humains, ensemble.
En cette journée où, chacun, chacune, nous irons exprimer notre voix, en accolant une petite croix aux côtés d’un visage censé représenter notre avenir, je n’avais dans mes mains pour vous que ces images de l’abeille, de la ruche et du chef de chorale aussi, qui n’a pas besoin de faire de démonstration d’autorité, pour que, tous, ensemble, nous devenions membres d’une société où il serait possible d’être soi-même, sans jamais oublier que nous n’existons pas sans les voix des autres.
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