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Sunday, October 4, 2026

Le bilan caché de la chaleur en Europe : ce que la surmortalité nous apprend sur l’été 2026

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Cet été, l’Europe a enregistré plus de 36.000 morts de plus que prévu. C’est ce qu’indique une estimation établie à partir des données recueillies par l’Observatoire européen de la mortalité (EuroMOMO), qui mesure la surmortalité, c’est-à-dire l’écart entre le nombre de décès enregistrés et le nombre de décès attendus pour une période donnée de l’année.

Même s’il faudra des mois pour connaître la répartition exacte des causes de ces décès, une chose est claire : le calendrier des vagues de chaleur qui ont frappé le continent entre juin et août a coïncidé avec la plus forte hausse de la mortalité dans de nombreux pays.

Fin juin, alors que la première d’une série sans précédent de vagues de chaleur s’abattait sur Paris, le Service d’aide médicale d’urgence (SAMU) de la ville a vu sa charge de travail augmenter "d’environ 50%", selon le professeur Frédéric Adnet, directeur du service, interviewé par Radio France. Le professionnel de santé explique que ses équipes sont venues en aide "principalement à des patients âgés vivants seuls à domicile", mais aussi à des patients un peu plus jeunes victimes "d’arrêts cardiaques dus à un coup de chaleur". Il a constaté "une hausse significative de la mortalité" au début de l’été, notamment entre le 25 et le 27 juin, lorsque les températures ont atteint leur niveau maximal dans la capitale française.

Franceinfo a retracé les histoires de certaines des personnes décédées lors de la vague de chaleur de juin. Parmi elles figurait Louisette Rivalain, 93 ans, qui vivait seule près de Paris. Bien que son appartement ait été exposé à des températures de 34 degrés, cette personne âgée avait refusé une place temporaire dans une maison de retraite climatisée car "elle tenait avant tout à rester autonome", selon son amie Odile, qui l’a trouvée inconsciente chez elle la veille de son décès par hyperthermie. Autre victime : Florean, 65 ans, qui vivait dans sa voiture près de Paris et a été retrouvé mort dans la rue par un voisin qui lui apportait régulièrement de la nourriture et de l’eau. "Au début, j’ai cru qu’il dormait à côté de sa voiture pour échapper à la chaleur", a déclaré ce voisin à franceinfo.

C’est au cours de cette semaine de fin juin, alors qu’une vague de chaleur exceptionnelle balayait une grande partie de l’Europe, qu’EuroMOMO a enregistré la plus forte hausse de la surmortalité pour l’année 2026. D’après les données provenant de 22 pays¹ pour cette période, 85.642 décès ont été recensés, soit 16.557 de plus que ce que laissaient présager les moyennes historiques. En d’autres termes, 24% de personnes de plus que prévu sont mortes au cours de ces sept jours.

L’indicateur de surmortalité s’est généralisé pendant la pandémie de Covid-19. Au plus fort de la première vague de la pandémie, entre le 30 mars et le 5 avril 2020, EuroMOMO avait enregistré 35.802 décès de plus que prévu, soit environ 68% de plus que la valeur de référence. Les périodes de canicule et de Covid-19 ne sont pas directement comparables, car les pays fournissant des données à EuroMOMO ont évolué au fil du temps, mais cela permet de mettre en perspective l’ampleur du pic de mortalité de cet été.

Si le pic observé fin juin a été le plus spectaculaire, la mortalité est restée supérieure aux niveaux attendus jusqu’en juillet et en août, en particulier chez les personnes âgées. Cette évolution s’est produite dans le contexte d’une saison exceptionnelle, l’Europe occidentale ayant connu son mois de juin le plus chaud jamais enregistré ainsi que son été le plus chaud dans son ensemble, de nombreux records nationaux et absolus étant battus au passage.

La Belgique a été l’un des pays les plus touchés par cette chaleur implacable. Au cours de l’été, elle a connu trois vagues de chaleur officielles (presque quatre selon les critères utilisés, comme l’a expliqué la RTBF), totalisant 30 jours de températures extrêmes. De tels épisodes sont devenus de plus en plus fréquents dans le pays : relativement rares avant 1991 – moins d’un tous les trois ans -, ils se produisent aujourd’hui plus d’une fois par an depuis 2021. L’épisode de fin juin a également été particulièrement extrême en Allemagne : la nuit du 27 au 28 juin a été la plus chaude jamais enregistrée dans le pays, et les températures ont dépassé les 40 °C dans 46 stations météorologiques durant cette seule journée.

Pour Samantha Burgess, responsable stratégique des questions climatiques au Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme (CEPMMT), qui gère le service de surveillance Copernicus, il s’agit d’une évolution plus large. "Nous assisterons à davantage de vagues de chaleur dans un monde plus chaud", a-t-elle déclaré à RTÉ en juillet. "Elles seront plus intenses, dureront plus longtemps et toucheront davantage de zones géographiques." Le réchauffement rapide de l’Europe, a-t-elle ajouté, rend également le continent plus vulnérable aux vagues de chaleur survenant plus tôt dans l’année. "Cela reflète un changement structurel de notre climat plutôt qu’une variabilité naturelle."

Il est intrinsèquement difficile de recenser les décès liés à la chaleur

Il est difficile d’estimer avec précision le nombre de décès dus à la chaleur, à partir de la seule surmortalité. D’une part, la mention "chaleur" figure rarement sur un acte de décès. Comme l’a expliqué l’Institut Robert Koch à la chaîne publique allemande BR, les températures extrêmes contribuent généralement aux décès en aggravant des pathologies cardiovasculaires, respiratoires ou rénales préexistantes, plutôt qu’en en étant la cause directe. Le bilan doit donc être reconstitué statistiquement, et ces estimations peuvent évoluer considérablement. L’Institut Robert Koch avait initialement estimé à environ 5100 le nombre de décès liés à la chaleur en Allemagne lors de la vague de chaleur de fin juin. Mais quelques semaines plus tard, il a révisé ce bilan à environ 9600 décès, à mesure que de nouvelles données étaient disponibles. Son dernier bilan fait état d’environ 16.000 décès liés à la chaleur jusqu’au début du mois de septembre, la dernière semaine de juin restant celle qui a enregistré le plus grand nombre de victimes.

De l’autre côté du Rhin, l’agence nationale de santé française "Santé publique France" a recensé 5764 décès excédentaires, toutes causes confondues, entre le 17 juin et le 2 juillet, soit 36% de plus que la mortalité attendue. Plus de la moitié de ces décès se sont produits en seulement trois jours, entre le 25 et le 27 juin. Mais l’agence souligne qu’il ne s’agit pas encore d’une estimation des décès directement imputables à la chaleur. Ce calcul sera effectué ultérieurement, une fois que les données de mortalité pour l’ensemble de l’été auront été consolidées. Dans le même temps, l’Espagne a déjà publié ses estimations de mortalité liée aux températures élevées, et relevé 5091 décès entre juin et août. Il est à noter que seuls 21% des décès liés à la chaleur en Espagne se sont produits pendant des périodes officiellement classées comme vagues de chaleur, comme le rapporte la RTVE. Il s’agit là d’une distinction importante : les décès dus à la chaleur peuvent aussi survenir en dehors des périodes qui remplissent les critères objectifs de vague de chaleur.

Les températures élevées peuvent également être indirectement liées à des décès par d’autres biais. L’Association allemande de sauvetage (DLRG) a, par exemple, signalé une "hausse spectaculaire" des accidents mortels de baignade pendant la vague de chaleur de juin, alors que de nombreuses personnes cherchaient à se rafraîchir dans les rivières et les lacs. Plus de 100 personnes ont perdu la vie dans des accidents liés à l’eau durant le mois, soit le chiffre le plus élevé pour un mois de juin depuis 2003, a rapporté la BR.

Les médecins mettent également en garde contre les effets de la chaleur sur la santé mentale : "La température a un effet direct sur notre cerveau, sur son fonctionnement biologique et, en particulier, sur les hormones qui régulent notre humeur, notre comportement, notre sommeil et notre niveau d’énergie", explique Marine Akkaoui, psychiatre à l’hôpital Sainte-Anne et au Samu de Paris, à franceinfo. Sur le long terme, ajoute-t-elle, les nuits chaudes et le manque de sommeil peuvent favoriser anxiété, dépression et d’autres troubles psychiatriques. En août, la ligne nationale française de prévention du suicide a enregistré une hausse de 12% du nombre d’appels.

Les données d’EuroMOMO montrent clairement une hausse inégale de la mortalité en Europe : l’Allemagne, la France, l’Espagne et la Belgique ont représenté la majeure partie de cette augmentation cet été, tandis qu’ailleurs la surmortalité a été moins importante, s’est manifestée plus tardivement ou est restée à des niveaux plus habituels tout au long de l’été.

Répartition inégale au sein de la population

Sur l’ensemble du continent, les personnes âgées ont été de loin les plus touchées, mais cette première vague de chaleur a également eu des répercussions sur les tranches d’âge plus jeunes. En France, par exemple, les personnes âgées de 75 ans et plus représentaient environ les deux tiers des décès. Une surmortalité a toutefois été enregistrée entre le 17 juin et le 2 juillet dans toutes les tranches d’âge supérieures à 15 ans, un phénomène qualifié de "sans précédent" par l’Agence nationale de santé publique. Plus tard en juillet, cette hausse s’est davantage concentrée chez les personnes âgées, une tendance également observée dans toute l’Europe ; selon les bulletins hebdomadaires d’EuroMOMO, alors que la surmortalité était en grande partie revenue à des niveaux plus habituels à la mi-août, la mortalité chez les personnes âgées de 85 ans et plus restait exceptionnellement élevée.

La répartition géographique de la mortalité était également très inégale au sein même des différents pays : en France, la région Île-de-France a enregistré à elle seule près de 2000 décès supplémentaires, soit une augmentation de 81% par rapport aux valeurs de référence locales. Mais le cas le plus frappant est sans doute celui de la Belgique. Selon la RTBF, la Wallonie a affiché du 18 juin au 3 juillet dernier un taux de surmortalité de plus de 78%, la Flandre affichant de son côté une surmortalité de plus de 31%. Dans certaines communes autour de Liège, cette augmentation a dépassé les 100%. Cette différence a suscité un large débat en Belgique : comment des populations voisines, exposées au même système météorologique global, pouvaient-elles connaître des résultats aussi différents ?

L’Europe avait mis en place des plans canicule. Étaient-ils suffisants ?

Cette flambée de la mortalité n’a pas pris les gouvernements européens totalement au dépourvu. De nombreux pays disposaient déjà de plans de santé liés à la canicule, de systèmes d’alerte et de mesures ciblant spécifiquement les personnes âgées et vulnérables. En France, Frédéric Adnet, directeur du Samu de Paris, a comparé la situation estivale à la vague de chaleur catastrophique de 2003. Le nombre de décès a été moins élevé, notamment dans les maisons de retraite, car "la population a été alertée "par des messages de santé publique", a-t-il expliqué, et "le personnel soignant sait désormais comment prendre en charge les cas de coup de chaleur". M. Adnet a toutefois souligné la nécessité de "mettre en place des mesures préventives pour les personnes vivant en situation d’isolement". Ces mesures "existent déjà, mais je pense qu’il faudra faire preuve d’une grande persévérance pour prévenir cette surmortalité", a-t-il déclaré.

En Suisse, un pays qui a également connu un été exceptionnellement chaud, les villes et les cantons ont progressivement mis en place leurs propres solutions : Genève a offert aux personnes de plus de 65 ans un accès gratuit aux piscines municipales le matin et aux cinémas climatisés l’après-midi pendant les journées les plus chaudes. Berne et Lucerne ont adopté un système de contact quotidien avec les résidents âgés pendant les vagues de chaleur, tandis que Zurich a proposé une aide à domicile gratuite. Mais la Suisse ne dispose pas d’une stratégie nationale coordonnée de lutte contre la chaleur, et certains groupes vulnérables restent largement exclus des mesures de prévention existantes. "Chacun devrait bénéficier d’un niveau minimum de protection, quel que soit son lieu de résidence", a déclaré à Swissinfo Ana Maria Vicedo Cabrera, épidémiologiste environnementale à l’Université de Berne.

La question plus importante est de savoir si les gouvernements continuent de considérer chaque vague de chaleur comme un événement isolé, plutôt que comme un phénomène récurrent. Lisa Schipper, professeure de géographie du développement à l’université de Bonn, a expliqué que l’adaptation en Allemagne, en Autriche et en Suisse constituait un "processus essentiellement réactif". La préparation s’améliore, a-t-elle déclaré, mais "ce qui est crucial, c’est de reconnaître que l’adaptation n’est pas juste une tâche supplémentaire, mais un processus global de transformation". En France, ce débat a commencé à se déplacer de la question de la préparation vers celle de la responsabilité : un syndicat de jeunes médecins a porté plainte et a demandé au parquet de juger si des manquements pourraient constituer une mise en danger de vies humaines ou un manquement au devoir de secours. Les médecins ont déclaré que leurs demandes adressées au ministère de la Santé, pour obtenir des précisions sur la manière dont les hôpitaux seraient protégés, étaient restées sans réponse et ont accusé le gouvernement d’"immobilisme" face au changement climatique, selon la présidente du syndicat, Anna Boctor, interviewée par franceinfo. Le Dr Boctor a qualifié cette attitude de "plus qu’inquiétante" et de "néfaste pour notre population". Par ailleurs, à la suite d’un rapport de l’association Samu-Urgences de France (SUdF) faisant état d’un "été noir", la Fédération française des hôpitaux a officiellement réclamé un fonds vert d’un milliard d’euros pour favoriser l’adaptation des hôpitaux aux changements climatiques.

Ces appels en faveur d’une meilleure protection de la population existent également au niveau européen. En août, environ 80 organisations de santé ont appelé à la mise en place d’un plan européen de protection contre la chaleur, soutenu par un fonds d’adaptation d’urgence, comprenant des mesures visant à rendre les hôpitaux, les maisons de retraite, les crèches et les écoles plus résilients face aux vagues de chaleur extrêmes.

Il faudra du temps avant de connaître le bilan définitif des décès liés à la canicule de l’été 2026. Lorsqu’ils seront connus, ces chiffres viendront s’ajouter à un ensemble de données de plus en plus fourni : une étude d’ISGlobal a estimé que plus de 181.000 personnes sont mortes de causes liées à la chaleur au cours des étés 2022 à 2024. "Il est important de ne pas oublier ce problème dès que les températures baissent", a déclaré l’épidémiologiste environnemental Vicedo Cabrera, "les préparatifs pour l’été prochain doivent commencer dès maintenant."

[Méthodologie : le graphique couvre les semaines 26 à 35, du 22 juin au 30 août, et s’appuie sur les données EuroMOMO extraites à la mi-septembre. La Finlande et la Lettonie ne sont pas incluses car les données n’étaient pas disponibles pour tout ou partie de cette période. Le total est calculé en additionnant les estimations hebdomadaires de surmortalité d’EuroMOMO. Ces estimations peuvent être négatives lors des semaines où le nombre de décès est inférieur aux prévisions, ce qui signifie que le chiffre de 36.000 correspond à un excédent net. Il est donc inférieur à la somme des excédents positifs indiqués sur notre graphique.]

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Contributeurs : Klaus Schneider (BR), Petra Zimmerman (BR), Alice Kouri (franceinfo). Visualisation des données : Luc Martinon. Illustration : Ann-Sophie De Steur. Texte et coordination : Alexiane Lerouge.

Avec la contribution de BR (Allemagne), franceinfo (France), RTBF (Belgique), RTÉ (Irlande), RTVE (Espagne) et Swissinfo.ch (Suisse).

Traduction pour la RTBF : Julien Lévêque

Sur le même sujet : une chaleur exceptionnelle au mois de septembre (JT)

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