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Thursday, October 1, 2026

En Gaspésie, des pêcheurs veulent un modèle collectif «comme celui des Autochtones»

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Dans la cabine, Pierre-Luc Dupuis tient d’une main décontractée le gouvernail de son bateau de pêche qui remonte la côte gaspésienne, en direction de Métis-sur-Mer. Il est en mission scientifique, aujourd’hui. À travers le vitrage défilent des clochers et des éoliennes.

Et sous la surface de l’eau, des homards voient défiler la coque. Depuis une dizaine d’années, ces crustacés à grosses pinces se multiplient dans le Saint-Laurent. Ils remontent la côte, eux aussi, à la faveur du réchauffement des eaux. Ce matin, au quai de Matane, on en voyait plusieurs s’abriter à travers les rochers.

M. Dupuis, 32 ans, fait partie des « sept ou huit » membres de l’Association des pêcheurs côtiers de Tourelle, qui a connu de plus beaux jours. Avant lui, son père et son grand-père pêchaient la morue. Maintenant, le capitaine-pêcheur prend du flétan, du turbot et du crabe. Et un peu de crevettes, mais très peu, car les stocks se sont effondrés.

Aussi bien dire que le homard représente une occasion en or pour les pêcheurs gaspésiens. Plusieurs ont déjà obtenu des permis de pêche exploratoire. Depuis 2025, on immerge des casiers jusqu’à Rimouski, ce qui, à une autre époque, aurait été inimaginable. M. Dupuis va d’ailleurs obtenir un contingent de homards lors de la prochaine allocation.

Mais l’entrepreneur participe aussi, avec son association, à élaborer un nouveau modèle de pêche collective qui, espère-t-il, va donner un nouveau souffle à sa communauté. « C’est pour donner la chance à tout le monde », c’est-à-dire aussi aux pêcheurs qui n’ont pas eu de permis de homard, explique-t-il entre deux bouffées de cigarette.

Il faut dire que ça ne tourne pas rond dans l’industrie des pêches. La relève est anémique, notamment parce que racheter un permis de pêche peut coûter plus de 10 millions de dollars. Et les ressources halieutiques du Saint-Laurent ne cessent de se fragiliser, d’une décennie à l’autre, malgré l’augmentation des populations de homards qu’on voit actuellement.

« Le modèle actuel s’en va dans un mur. L’idée, c’est d’aller vers une autre approche », explique en entrevue vidéo Mélanie Lemire, spécialiste de santé environnementale à l’Université Laval, cofondatrice du collectif Mange ton Saint-Laurent et chercheuse principale du projet de pêche collective, qu’elle a lancé en 2024 avec un essaim de collaborateurs.

Son équipe veut convaincre le ministère Pêches et Océans Canada (MPO) de créer un nouveau type de permis de pêche. Dans ce modèle, l’allocation serait accordée à une « entité collective » qui déléguerait la pêche à ses membres pêcheurs. Et une partie des profits iraient à la communauté : bourses scolaires, événements publics, soutien aux banques alimentaires, etc.

Quant aux homards, ils seraient vendus en priorité au quai de Tourelle (un secteur de Sainte-Anne-des-Monts), puis dans les poissonneries locales, les restaurants, et finalement dans les épiceries. Et la transformation pourrait être prise en charge par l’entité collective.

« On veut un modèle comme celui des Autochtones », résume M. Dupuis, qui connaît bien ce modèle parce qu’il réalise lui-même des contrats de pêche en sous-traitance pour des Premières Nations.

Onze communautés autochtones du Québec (innues, micmaques et malécite) bénéficient de permis de pêche exploratoire au homard au large de la Gaspésie, de l’île d’Anticosti et du Bas-Saint-Laurent. Les profits sont partagés. Et les nations peuvent choisir de distribuer gratuitement du homard à leur population.

C’est d’ailleurs Guy-Pascal Weiner, le directeur des pêches commerciales de la Première Nation malécite Wolastoqiyik Wahsipekuk, qui a évoqué en premier l’idée de reproduire ce modèle pour les non-Autochtones, en 2023, lors d’une conférence. L’idée est tombée dans l’oreille de Yannick Ouellet, un conseiller économique à la MRC de la Haute-Gaspésie, qui allait donner l’impulsion initiale au projet qu’on voit aujourd’hui.

À l’heure actuelle, le MPO n’accorde que très rarement des contingents de pêche à des regroupements de pêcheurs non autochtones. Son modèle est pensé pour les pêcheurs indépendants. Une nouvelle voie réglementaire est donc nécessaire.

Un modèle plus robuste

En parallèle, un autre volet du projet vise à mesurer l’abondance du homard et la robustesse de son écosystème. C’est d’ailleurs pourquoi, en ce matin de septembre, la biologiste Léonie Rouleau, étudiante à la maîtrise à l’Université Laval, est embarquée sur le bateau du capitaine Dupuis.

« Il y a une arrivée massive de homards, mais on ne sait pas comment ils se déplacent », explique-t-elle dans la timonerie. Est-ce les adultes qui migrent ? Ou bien les larves qui sont portées par les courants ? Pour répondre à ces questions, la biologiste et ses collègues ont installé cet été 155 microphones sous-marins, de Rimouski à Marsoui. L’équipe achève aussi de fixer des émetteurs acoustiques à 163 homards.

Sur le pont du bateau, le pêcheur Léo Aubé actionne le treuil qui remonte les casiers appâtés hier. S’y trouvent du homard, du tourteau (crabe commun), des oursins et quelques étoiles de mer. Mme Rouleau colle sur la carapace de certains homards un minuscule émetteur qui émet un bip spécifique, inaudible à l’oreille, mais détectable par les microphones. Puis, elle les relance à l’eau.

Il faut encore élucider plusieurs questions scientifiques « pour savoir si la ressource [en homard] va être viable à long terme », souligne lors d’un appel vidéo Philippe Archambault, le professeur de biologie marine à l’Université Laval qui supervise ce volet du projet. En théorie, il ne devrait même pas y avoir de homard à Trois-Pistoles, précise-t-il, parce que les eaux y sont trop froides. Et pourtant, il y en a.

Ces démarches parachèvent les travaux du MPO sur la conquête du Saint-Laurent par le homard. Les résultats permettront de mieux cibler les zones où pratiquer la pêche collective et de limiter le plus possible les contrecoups sur le reste des écosystèmes.

« On pense que le modèle de la pêche collective, c’est une manière de donner plus de robustesse au milieu de la pêche pour faire face aux perturbations qui s’en viennent », explique un autre collaborateur, François L’Italien, qui est directeur adjoint de l’Institut de recherche en économie contemporaine.

L’équipe présentera au MPO un modèle de pêche collective d’ici la fin septembre. Elle affirme avoir des signaux très positifs du ministère. Il sera probablement nécessaire de modifier la Loi sur les pêches. Dans le meilleur des mondes, un contingent de pêche collective pourrait être accordé dès 2027.

« Moi, c’est pour les jeunes que je fais ça », explique M. Dupuis pendant que son navire glisse sur l’eau. « Y a des enfants qui font pitié dans les écoles. Y en a qui n’ont pas de lunch. » Il espère que la pêche collective permettra de mieux propager la prospérité parmi les siens, sans rompre l’équilibre écologique du Saint-Laurent.

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