6 milliards d’euros et trois parcs d’attractions : Macron, "MBS" ou les liaisons dangereuses entre la France et l’Arabie saoudite

C’est une friche industrielle qui pourrait bientôt devenir un immense temple du divertissement. À Cergy-Pontoise, dans le Val-d’Oise, l’ancien site de Mirapolis, fermé il y a 35 ans et dont il ne reste plus que quelques traces de l’ancien parc, pourrait renaître sous une forme spectaculaire.
Le projet est saoudien. Ou plutôt, il est porté par Qiddiya, le gigantesque groupe d’investissement et de divertissement du royaume. Au total : 6 milliards d’euros investis dans trois parcs à thème, auxquels devraient s’ajouter des logements pour le personnel et des logements étudiants. Emmanuel Macron promet 22.000 emplois directs à terme et s’enthousiasme pour un projet qu’il qualifie de "sans précédent", allant jusqu’à évoquer "du jamais-vu depuis Disneyland Paris".
Le site de Mirapolis à Courdimanche (Val-d'Oise), l'ancien plus grand parc à thèmes de France. Endetté, ce dernier a fermé en 1991, seulement quatre ans après son ouverture. Il attend sa reconversion depuis près de 35 ans. © Patrick HERTZOG / AFP
Une "passion commune" pour les mangas
Le premier parc pourrait être consacré à l’univers du manga, et notamment à Dragon Ball Z. Les deux autres n’ont pas encore de thème officiellement annoncé. Le calendrier du chantier reste lui aussi à définir, même si sa construction doit s’étaler sur plusieurs années.
L’histoire du projet est presque aussi étonnante que son montant. Selon l’Élysée, elle serait née d’une conversation entre Emmanuel Macron et Mohammed ben Salmane lors du déplacement du président français à Riyad, en décembre 2024. Les deux hommes auraient découvert une "passion commune" pour les mangas, et notamment Dragon Ball.
Une anecdote personnelle devenue aujourd’hui un projet industriel à plusieurs milliards d’euros. Mais derrière le sourire du prince héritier et les références à la culture japonaise, c’est une autre histoire qui se joue : celle de la transformation de l’Arabie saoudite en puissance mondiale du loisir, du divertissement et du soft power.
Une stratégie qui dépasse largement les parcs
"Le fonds saoudien investit massivement dans l’économie du loisir en général avec l’eSport, les jeux vidéo, les parcs à thèmes… Il y a vraiment une logique économique et pas qu’une logique d’affichage", analyse David Rigoulet-Roze, chercheur à l’IFAS, l’Institut français d’analyse stratégique.
L’Arabie saoudite veut préparer l’après pétrole. Avec sa stratégie Vision 2030, Mohammed ben Salmane cherche à diversifier l’économie du royaume et à attirer touristes, entreprises et investisseurs. Le divertissement constitue l’un des piliers de cette transformation. Le royaume possède déjà 5% du capital de Nintendo, multiplie les investissements dans le jeu vidéo et l’eSport, et développe à Riyad des projets de parcs et d’infrastructures gigantesques.
Qiddiya, en Arabie saoudite, est elle-même une ville du divertissement conçue à une échelle démesurée. "Cela permet aussi d’occuper une place sur la scène internationale en termes de soft power", souligne le chercheur. Et cette stratégie ne concerne pas uniquement la France. Dans le Golfe, les pétromonarchies se livrent une véritable compétition d’influence.
Le Qatar s’est offert le Paris Saint-Germain. Les Émirats arabes unis ont investi dans plusieurs clubs britanniques. L’Arabie saoudite, elle, mise sur le sport, le jeu vidéo, l’eSport et désormais les parcs à thème.
Emmanuel Macron et le prince saoudien Mohammed Ben Salmane ont une passion commune des plus étonnantes : Dragon Ball Z. © LOU BENOIST / AFP
De Khashoggi aux parcs d’attractions
Une bataille pour exister aux yeux du monde, à coups de méga projets. Et c’est là que le rapprochement franco saoudien devient plus embarrassant. Mohammed ben Salmane n’est pas un simple investisseur. Depuis plusieurs années, il est devenu l’homme fort de l’Arabie saoudite, celui qui concentre le pouvoir et incarne personnellement Vision 2030.
Son image internationale reste pourtant indissociable de l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, tué en 2018 dans le consulat saoudien d’Istanbul. Le renseignement américain avait conclu que Mohammed ben Salmane avait approuvé une opération visant à capturer ou tuer le journaliste. MBS a toujours nié avoir ordonné son assassinat. En 2022, sa venue à Paris avait déjà provoqué la colère des organisations de défense des droits humains.
Le pays se place à la table des négociations et montre qu’il peut avoir des contacts avec des pays influents alors même qu’il n’y a jamais eu autant d’exécutions l’année dernière.
Cette fois encore, plusieurs syndicats de journalistes ont dénoncé une visite qualifiée de "provocation". Car au même moment où le prince héritier est accueilli avec tous les honneurs à l’Élysée, les chiffres de la répression donnent une image radicalement différente du royaume.
"Le pays se place à la table des négociations et montre qu’il peut avoir des contacts avec des pays influents alors même qu’il n’y a jamais eu autant d’exécutions l’année dernière", résume le spécialiste du Moyen-Orient. En 2025, l’Arabie saoudite a exécuté au moins 356 personnes : un record historique. C’est même la plus haute statistique jamais enregistrée pour une seule année dans le pays.
Le chiffre est d’autant plus frappant qu’il intervient après un premier record en 2024, avec au moins 345 exécutions. Les condamnations à mort ont notamment explosé dans les affaires de stupéfiants : en 2025, Amnesty International recense 240 exécutions pour des infractions liées à la drogue, soit 67% du total.
La realpolitik plutôt que les leçons de morale
Alors, pourquoi Paris continue-t-il de dérouler le tapis rouge ? La réponse tient en un mot : réalpolitique. "La France ne peut plus faire l’économie de relations avec ce pays", estime David Rigoulet-Roze, rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques. "L’Arabie saoudite est la grande puissance sunnite du Moyen-Orient, elle abrite les principaux lieux saints de l’islam, constitue le principal rival régional de l’Iran et demeure un acteur énergétique majeur. Pour Paris, l’enjeu est donc aussi diplomatique qu’économique."
Emmanuel Macron et Mohammed ben Salmane ont d’ailleurs profité de cette visite pour renforcer leur partenariat stratégique. Les deux pays ont affiché des positions communes sur l’Iran, Gaza et le Liban. Ils ont notamment appelé à une solution négociée avec Téhéran, à la libre navigation dans le détroit d’Ormuz et à la mise en œuvre de l’accord sur le désarmement du Hamas. Ils ont également dénoncé la colonisation israélienne et réaffirmé leur soutien à la solution à deux États.
La coopération militaire et économique était également au cœur de la rencontre, avec plusieurs accords impliquant notamment CMA CGM et Alstom. Le président français et le prince héritier avaient, la veille, assisté ensemble à la finale de l’ESports World Cup à Paris. Une image parfaitement calibrée pour raconter la nouvelle Arabie saoudite : une monarchie qui veut être moderne, connectée, sportive, divertissante et ouverte sur le monde.
Une relation devenue stratégique pour les entreprises françaises
Pour la France, l’enjeu dépasse largement les trois parcs de Cergy-Pontoise. Les entreprises françaises espèrent profiter de l’ouverture du marché saoudien et des investissements colossaux du royaume. "À AlUla, par exemple, plusieurs sociétés françaises sont déjà impliquées dans des projets liés notamment à l’eau et à l’énergie. Cela représente aussi un formidable tremplin pour certaines entreprises françaises là-bas en Arabie saoudite", explique David Rigoulet-Roze. "Il y a une expertise française qui intéresse aussi les Saoudiens." Cette relation stratégique s’est construite progressivement : visite d’Emmanuel Macron en Arabie saoudite en 2021, accueil de MBS à Paris en 2022, puis signature d’un partenariat stratégique en 2024. La visite actuelle constitue donc moins une rupture qu’une nouvelle étape.
Le pari risqué de MBS
Reste une fragilité : la situation géopolitique. "La grande crainte de MBS, c’est un conflit. Les affaires n’aiment pas les conflits. Cela ne fait pas les affaires des affaires", rappelle David Rigoulet-Roze.
Les tensions au Moyen-Orient ralentissent déjà certains projets saoudiens. Or, pour un pays qui promet des investissements pharaoniques et veut attirer le monde entier, l’instabilité est une menace directe.
C’est tout le paradoxe de Mohammed ben Salmane. Il veut faire de l’Arabie saoudite une puissance moderne, touristique et culturelle. Il veut attirer les mangas, les jeux vidéo, les sportifs et les touristes. Il veut montrer un royaume capable de discuter avec Paris, Washington, Pékin ou Moscou. Mais derrière cette vitrine spectaculaire demeure un pouvoir autoritaire, où la peine de mort est utilisée à un niveau jamais atteint.
La France ne peut plus faire l’économie de relations avec ce pays.
À Paris, Emmanuel Macron assume pourtant ce rapprochement. Ce qui n’étonne pas notre expert : "La France ne peut plus faire l’économie de relations avec ce pays. C’est le premier exportateur de brut au monde. Avec des moyens et des projets faramineux et colossaux, cela intéresse forcément toutes les entreprises du monde parmi lesquelles les entreprises françaises qui ont eu une expertise à faire valoir dans certains domaines. Il est donc difficile d’imaginer qu’on ne puisse pas aujourd’hui parler avec le pays", conclut le chercheur à l’IFAS, l’Institut français d’analyse stratégique.
Interrogée sur les critiques concernant les droits humains, la présidence française répond que la France est la "bénéficiaire" de ces investissements et qu’en attirant un projet, elle ne cherche pas "à donner des leçons ailleurs". Une phrase qui résume peut-être mieux que tout autre la nouvelle relation franco saoudienne.
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