Le cancer ne reporte pas son échéance
« Si ça avait été pris en charge plus tôt, est-ce que ça se serait rendu à ce stade ? » Karina Miron, 42 ans, se répète cette question lancinante. Entre le moment où elle a détecté une bosse anormale au sein et le moment où un diagnostic de cancer a été confirmé, cinq mois se sont écoulés. Au bout de cette attente, le verdict de stade 3 est tombé.
Son interrogation est bien légitime, et d’autres Québécois devenus patients impatients ont la même : est-ce que les délais d’attente en oncologie — pour un premier rendez-vous, la réception d’un résultat de pathologie, une date d’opération, le début d’un traitement — ont une incidence sur la gravité de la maladie, et même sur le pronostic de survie ? La question contient la réponse. Oui, inévitablement, et à des degrés variables selon les situations.
Le cas de Karina Miron, dont l’incursion dans l’univers de l’oncologie a commencé il y a deux ans, n’est pas unique. Et malgré toute la bonne volonté de l’appareil décisionnel, certains freins systémiques, comme la pénurie de personnel, font obstacle à des décisions précisément mises en œuvre pour lutter contre les délais d’attente. Notre journaliste en santé, Florence Morin-Martel, nous apprenait cette semaine que le déploiement de guichets visant précisément à diminuer les délais d’attente dans le dépistage de quatre des cancers les plus communs prenait du… retard.
Québec a pris l’initiative de mettre en place ce qu’on appelle des guichets d’investigation rapide, dont le principe est simple mais efficace : dès la suspicion d’un cancer (poumon, sein, côlon, prostate) chez un patient, le protocole du guichet rapide accélère l’accès aux examens visant à confirmer ou à infirmer un diagnostic. Malheureusement, les difficultés rencontrées pour trouver du personnel afin de les mettre en place forcent le report de ce service d’au moins deux ans, de 2026 à 2028. Quelque 24 millions de dollars ont été investis pour faire bourgeonner ces guichets, mais l’état d’implantation est inégal : s’il est de 85 % pour le poumon, il n’est que de 15 % pour la prostate. L’outil fonctionne là où il existe, mais les moyens manquent. En plus, le type de cancer ne connaît pas la même réponse partout. Dans certaines régions, il n’y a qu’un seul guichet de mis en place, ce qui constitue une pénalité du code postal de plus pour les patients qui y attendent des réponses.
Une prise en charge précoce augmente considérablement les chances de guérison, voire de survie. Une méta-analyse publiée en 2020 dans le BMJ, anciennement le British Medical Journal, et qui sert encore de référence, avait démontré de manière retentissante que, pour la majorité des indicateurs de suivi de cancer observés, un délai d’attente de quelques semaines, particulièrement avant une opération, contribuait à des taux de mortalité plus élevés. La Société canadienne du cancer le rappelle également : une prise en charge précoce a également une incidence positive sur la nature des traitements, souvent moins lourds (et moins coûteux pour l’État).
Le principe de la prévention est difficile à appliquer dans nos politiques publiques, tant notre système semble toujours se mordre la queue. Pourtant, qu’il s’agisse d’éducation, de justice ou de santé, combien de tracas et de millions de dollars des actions de nature préventive ou précoce pourraient-elles éviter ? La prévisibilité, on le sait, n’est pas la carte maîtresse des gouvernements, qui ont le nez collé sur le court terme. La nouvelle équipe tout juste en place pourrait faire des politiques du long terme un axe de gouvernance primordial.
Le système n’est pas indolent de manière volontaire, précisons-le, même si les indicateurs de pénurie de personnel clignotent depuis belle lurette. Mais, puisque dans une démarche de lutte contre un cancer, quel qu’il soit, chaque semaine compte, pourquoi ne pas y consacrer tous nos efforts ? Entre autres demandes pour la toute nouvelle ministre de la Santé, de la Prévention et des Aînés, Marie-Karlynn Laflamme, il y a l’option d’octroyer un financement récurrent garanti pour le déploiement et le maintien de ces guichets d’accès rapide. Il y a aussi la possibilité de prioriser les régions qui accusent un certain retard, comme Lanaudière et la Côte-Nord, ou encore les types de cancer pour lesquels le déploiement n’est pas optimal (comme celui de la prostate).
Puisque les délais de traitement en pathologie, après une biopsie diagnostique, constituent aussi une des pierres d’achoppement dans la fluidité des services, il serait de mise d’élaborer un plan précis de main-d’œuvre en pathologie pour accompagner les guichets. Enfin, si le nouveau gouvernement pouvait prendre la saine habitude de publier régulièrement des données sur l’état d’implantation de ses projets, sans que la population soit à la merci des demandes ponctuelles effectuées par les médias, les patients gagneraient en sérénité et en paix d’esprit.
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