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Friday, October 23, 2026

Dans les décombres de la littérature

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Après la prise de parole de Thélyson Orélien (dans laquelle il reconnaissait des plagiats qualifiés d’« erreurs de jeunesse » et mis un peu facilement sur le compte de l’admiration pour le travail de certains écrivains), après qu’il a lui-même renoncé à présenter des preuves qui auraient étayé le processus de création de son roman ou de sa démarche journalistique, et après que sa maison d’édition a coupé ses liens avec lui, le moment est venu de faire le bilan de toute cette affaire. Il n’est pas réjouissant.

Tout écrivain, toute personne qui aime écrire et qui a placé les mots, les phrases, la pensée, les livres, la lecture comme l’écriture, au cœur de son existence, ressent probablement tout cela comme un désastre — un désastre très intime, une atteinte très personnelle, puisqu’il remet en cause ses raisons d’écrire et, surtout, de lire. Parce qu’écrire, c’est établir un dialogue avec soi-même. Parce que lire, c’est entrer en dialogue avec autrui. C’en est fini de l’un comme de l’autre si une machine s’interpose entre soi et soi-même ou entre soi et autrui.

Quand je réalise, en corrigeant une copie, qu’un de mes élèves a plagié, en ayant recours à l’IA ou à d’autres subterfuges, je le prends comme un terrible constat d’échec. Car, au-delà de la malhonnêteté de la démarche, cette tricherie révèle que j’ai échoué, que nous avons échoué, moi et tous ceux qui leur ont précédemment enseigné, à faire comprendre à nos élèves l’importance du choix des mots, de la formulation la plus exacte de ce que l’on pense ou ressent, celle, fondamentale, de la réflexion personnelle, d’essayer — même si c’est à leur âge d’une façon un peu brouillonne et balbutiante —, de se faire par soi-même une idée du monde dans lequel on vit, de ce que l’on est soi-même en tant qu’être pensant.

Ce recours relativement massif à l’IA de la part d’élèves ou d’étudiants est aujourd’hui le signe de l’échec le plus cuisant d’une éducation humaniste, de cette éducation qui, comme l’écrivait Érasme, fait qu’on devient homme. Ou, du moins, plus humain.

Alors si un roman, de ceux que l’on fait lire dans les classes en promettant à nos élèves que ces lectures, s’ils les font honnêtement, les rendront peut-être plus humains, justement, se révèle n’être qu’un leurre, quelle déception ! Que cette œuvre s’avère avoir été produite avec une machine, au même titre que tous ces produits qui encombrent nos vies et qui sont censés répondre à nos attentes — à la condition expresse que nos attentes, toutes nos attentes, soient de celles que l’on est en mesure de satisfaire avec de tels produits —, il y a là, pour toute personne qui a l’humain à cœur, quelque chose de profondément désespérant.

Cela dit, ce n’est pas d’hier que le livre est devenu un produit commercial (presque) comme un autre.

Pour ne donner qu’un exemple, les nouveautés de la rentrée littéraire ne demeurent plus sur les rayons des librairies que temporairement. Soit ils trouvent preneurs très rapidement, soit ils disparaissent au bout de quelques semaines et ont alors toutes les chances de finir, à brève échéance, au pilon. C’est la version livresque de l’obsolescence programmée.

En écrivant ce qui précède, je ne jette pas la pierre aux libraires, qui ont, comme les éditeurs, une entreprise à faire tourner. Mais cette rapidité de circulation des livres ne laisse que bien peu de chances à la rencontre inopinée entre une œuvre originale, inattendue et un lecteur curieux.

Cette nécessité pour les livres de se vendre vite ou de ne pas se vendre favorise les titres qui plaisent immédiatement, c’est-à-dire les œuvres qui répondent non seulement aux attentes des lecteurs, mais aussi à celles de ces super-lecteurs que sont les libraires, les critiques littéraires, les membres des divers jurys qui remettent des prix, etc. Cet écosystème du commerce du livre favorise donc les ouvrages qui s’inscrivent dans les courants esthétiques à la mode, qui traitent des sujets de l’heure, qui flattent les sentiments et, parfois, la bonne conscience de leurs lecteurs.

Un article récent de Pauline Gravel nous apprenait que les lecteurs préféraient en général les nouvelles ou les romans générés par l’IA à ceux qui ont été créés par des humains. C’est normal : l’IA est bien mieux équipée qu’un être humain pour répondre à nos attentes (c’est ce qui fait déjà le succès des publicités ciblées, qui enrichissent les barons voleurs de données).

Le même article révélait aussi que des modèles d’IA plus sophistiqués « s’avèrent meilleurs que les humains » pour plagier n’importe quel auteur, dont ils auront en quelques instants décortiqué toutes les particularités de l’œuvre. Leurs algorithmes ont donc tout à leur disposition pour rédiger dans le futur — et dès aujourd’hui, en fait — des romans qui sauront séduire le grand public comme les critiques et les jurys des prix littéraires, entre autres en répliquant les recettes qui auront fait le succès d’œuvres précédentes que l’IA pille à volonté.

Cette répétition perpétuelle des mêmes modèles, qui est à la fois garantie de succès et cercle vicieux, offre peut-être à la littérature une voie de sortie des décombres qui la menacent. Car si l’IA peut certainement contribuer à accoucher d’un roman à succès et même à apprendre à écrire à la manière de Marcel Proust ou de Réjean Ducharme, je doute qu’elle puisse créer par elle-même À la recherche du temps perdu ou L’avalée des avalés.

Pour sauver la littérature écrite par une main humaine, faillible, prise parfois de tremblements et de doutes, il faudrait donc réapprendre à s’ouvrir aux vertus de l’inattendu. Il faudrait que l’écosystème du livre fasse davantage de place à ces œuvres qui demandent du temps pour être apprivoisées et, surtout, qui demandent un lecteur qui n’attend pas d’elles qu’elles répondent à ses attentes, mais qui les accepte dans leur altérité, et peut-être — qui sait ? — qui tolère d’être transformé par elles.

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